Immersion à Laabha, village isolé en manque de tout : "C’est comme si nous vivons dans une prison…"

Reportage

TOUGUE- Laabha est une bourgade enclavée relevant de la sous-préfecture de Koin, dans Tougué. Les habitants de ce village situé derrière une rivière appelée Dombelewol, vivent de l’agriculture et de l’élevage. La rivière qui le sépare de son voisin Kuufa, résiste encore au temps malgré les effets destructeurs des activités anthropiques de l’homme sur la nature. Elle (Dombelewol) constitue un véritable frein au développement de Laabha.

Il n’y a pas d’ouvrage de franchissement le reliant de ses voinsins. Pour traverser les deux côtés des rives, les habitants utilisent des pirogues de fortunes surtout en saison hivernale. En 2023, les habitants de Laabha vivent encore des réalités à peine croyables. On ne sent pas une réalisation notable de l’Etat : écoles, routes, centres de santé, forages etc tout laisse à désirer.

Il y a 5 ans les populations ont construit un passage en béton mais qui ne résiste que pendant la saison sèche. En saison pluvieuse, la crue de Dombelewol ne facilite pas la traversée aux habitants. Des moments arrivent où ils sont complétement coupés du reste du pays. Africaguinee.com vous plonge dans le quotidien difficile de cette population laissée pour compte. Reportage.

Laabha manque de tous les besoins sociaux de base : pas même de puits ordinaires à plus forte raison un forage. C’est l’eau d’un marigot éloignée des habitations qui est consommée. Les femmes sortent peu avant l’aube à la lumière des lampes, torches pour espérer puiser un sceau d’eau. Le seul poste de santé qui existe ne répond pas à tous les besoins. Il y a une vieille école où des enseignants contractuels apprennent les enfants à lire et à compter. Leur prise en charge se fait à travers les cotisations parentales fixées à hauteur de 2000(deux milles) par élève.  Ce qui retient les maitres, c’est l’espoir d’être engagé un jour par l’Etat. Pour la traversée, nous nous rapprochons de Thierno Souleymane.  

 « Vous voyez la pirogue, c’est nos pieds, nos mains.  Cette unique pirogue sans elle, aucun mouvement des personnes n’est possible entre Laabha et Kuufa en saison pluvieuse. C’était trois pirogues avant mais les eaux ont emporté les trois. C’est récemment qu’on s’est débrouillé à fabriquer celle-là plus petite. Avant de décider d’aller vers Labé ou Dalaba, c’est après avoir franchi cette partie de Dombele sinon il ne faut rien espérer d’abord. La pirogue prend au moins 15 personnes par traversée. Avec la montée des eaux, les décès et autres cas sociaux ou pour se rendre à l’hôpital, beaucoup ne prennent aucun risque. Des agriculteurs peuvent faire des campements dans les champs parce qu’aller et revenir tous les jours ce n’est pas évident, le commerce par ici en période des pluies ce n’est pas possible. C’est comme si c’est la prison. Tu restes d’un côté, actuellement c’est la saison sèche c’est pourquoi vous voyez ces petits mouvements.

En saison pluvieuse, tu peux perdre un proche de l’autre côté alors que tu ne peux pas aller assister aux funérailles ou présenter les condoléances. C’est une torture morale ça. Imaginez quand tu peux t’arrêter là et apercevoir le village voisin de l’autre côté de la rive, mais pour arriver il faut marcher ou rouler plus de 30km pour rallier Kuufa ou Laabha à cause de la rivière. Celui qui aura l’idée de nous faire un pont ici, nous lui resterons reconnaissants à vie parce qu’il aura unifié les populations d’une même famille séparés par une rivière. Nous prions le bon Dieu, et plaidons les bonnes volontés, le gouvernement pour qu’il y ait un pont sur cette partie qui marque la frontière entre Dalaba et Tougué. Ce n’est pas payant la traversée juste parfois certains nous offrent quelques choses », témoigne cet habitant du village et piroguier.

Des malades décédés enterrés sans la famille faute de passage

Mohamed Saliou Sow est ressortissant de Kuufa. Il a vécu un fait inédit en 2011 qui reste encore frais dans sa mémoire, c’est l’enterrement d’un défunt dans leur village sans ses proches originaire de Laabha. Il se souvient :

 « Je me souviens de cette journée encore comme si c’était hier. C’était au mois d’Aout 2011 alors que la rivière Dombelé connaissait une crue. Un homme malade était bloqué chez nous à Kuufa, il tenait vraiment à rentrer dans son village à Laabha. Faute de passage, malheureusement il est décédé dans notre village. Les deux villages étant coupés par le marigot, nous étions obligés de l’inhumer à Kuufa sans aucun membre de sa famille ou parent. Le défunt s’appelait Boubacar Barry.  Avec la situation qui prévalait, nous n’avons pas où garder un corps. Nous avons parlé au téléphone avec sa famille qui a donné l’autorisation de l’inhumer. Ceci explique l’urgence qu’il y a ici pour mettre un pont entre les deux villages pour le désenclavement. A notre enfance même on utilisait la pirogue pour traverser à la quête des bois morts, malheureusement cette réalité est là encore », se souvient M Sow

Amadou Barry est parmi les plus âgés du village de Bourouwal Laabha. Avec sa santé fragile qui nécessite des suivis réguliers, il explique les difficultés auxquelles il est confronté.

 « Nous sommes très éprouvés par ce fleuve qui constitue un frein pour nous. Il arrive de faire des parcours difficiles. La pirogue qui est là, il ne faut pas compter sur elle à 100% pour la traversée. A des moments, la crue des eaux atteint les feuilles de ces grands arbres qui sont là. Toute la plaine se remplit d’eau comme une rizière. Même s’approcher est un risque. Il y a des choses auxquelles on peut renoncer mais il y a d’autres, c’est impératif comme la santé. Imaginez-vous deux autres sous-préfectures de Tougué à traverser pour rejoindre Gadha Laabha qui est à portée de main. Quand il s’agit de contourner, il faut traverser une partie de Koin d’où nous relevons, faire la commune rurale de Kollagui, ensuite Fatako et puis marcher Sadioya avant d’arriver à Kankalabé centre pour espérer avoir des soins ou des observations plus ou moins appropriés.

Et s’il agit de venir à Kuufa, il faut faire le même trajet jusqu’à Kankalabé pour arriver ensuite à Kuufa ici, un village à portée de main mais sans issue. Seul le concours du gouvernement peut changer la donne ici, c’est des milliers de personnes qui sont bloqués des deux côtés. C’est un S.O.S que nous lançons. Il suffit quelques gouttes de pluies seulement pour que nous soyons isolés. Transmettez nos inquiétudes au gouvernement. Tout est prioritaire et urgent ici », explique ce notable du village.

Thierno ABdourahmane Baldé est l’imam de Misside Laabha. Ce septuagénaire est témoin depuis son enfance de l’enfer que vivent les populations Kuufa (Dalaba) et de Laabha(Tougué) autour de la rivière Dombele. La pirogue est l’unique recours en saison pluvieuse si la rivière n’est pas si agitée. A défaut, il faut un contour d’au moins 40km via la sous-préfecture de Fatako. 

« Ce que nous endurons ici est pénible. Depuis nos arrières grands-parents, nos parents, nous maintenant, nous vivons le même calvaire. C’est les mêmes familles qui résident de part et d’autre. Nous ne voulons aucune rupture et c’est par ce fleuve que les vivres et tout autre chose passent, mais en saison des pluies c’est très compliqué. Nous avons eu l’initiative de mettre des blocs de pierre et du béton pour un passage à niveau en saison sèche, en période de pluie le béton est surplombé. Même ce béton est presque raclé par les courants de la rivière. Nous voulons vraiment voir un pont à ce niveau. Nous sommes complètement coupés des autres et du pays. Nos yeux sont rivés sur ceux qui peuvent changer cette situation pour nous. Le Gouvernement. Nous n’avons presque pas de vie ici », soupire l’imam du village.

Ce problème d’accès au village de Laabha, commune rurale de Koin dans la préfecture de Tougué n’est pas la seule difficulté des habitants de ce village. L’éducation, la santé l’accès à l’eau potable constituent des véritables défis pour ces villages (Laabha daande Dombele et Laabha bourouwal) peuplé d’au moins de 1000 habitants, situés à l’autre rive de Dombele. Faute de ressortissants riches qui pourraient changer certaines choses, ils vivent dans une pauvreté extrême.

A suivre...

Reportage réalisé par Alpha Ousmane Bah

Pour Africaguinee.com

Tel : (+224) 664 93 45 45

Créé le Lundi 23 janvier 2023 à 11:34

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