Hommage à mon père : Plus rien ne sera comme avant

Libre opinion
Feu Thierno Diaka Souaré
Feu Thierno Diaka Souaré

Ceci est la suite du courrier que je vous avais adressé au mois d’Avril 2009. Une correspondance que vous aviez conservée soigneusement au chevet de votre lit dans laquelle je vous demandais entre autres de tenir bon suite à une attaque cardiaque. Je vous avais promis qu’on allait se revoir et que je serai à vos côtés. Sauf que cette fois-ci, vous ne pourrez plus me lire encore moins me faire un retour. Après quelques années à vos côtés, principale raison de mon retour en Guinée, vous êtes qu’à même décédé à mon insu, quelques jours après vous avoir laissé « bien portant » sur la terrasse ; ironie de la vie ?

Je commencerais en bon croyant par rendre grâce à Allah Azzawadjal, le très miséricordieux de vous avoir eu comme père et d’avoir connu l’humaniste que vous étiez. Après votre crise cardiaque en pleine activité dans votre bureau en avril 2009, Dieu vous a gardé 11 années de plus parmi nous : vous avez en effet pu voir la plupart de vos enfants avec leurs époux(es) et petits-enfants. Vous avez pu vivre et apprécier les adultes et citoyens que nous sommes devenus. C’est comme si vous vous saviez en sursis, vous avez vécu pleinement cette dernière décennie. Cependant rien ne présageait cette subite disparition, même pas votre forme physique.

A l’image de votre village natal, et où vous reposez désormais pour l’éternité, Pelly qui signifie littéralement la grosse montagne, vous en étiez une pour nous, votre vie entière   et l’immense vide que vous avez laissé en témoignent.

Vous nous avez laissé un héritage surtout immatériel immense. Pierre Bourdieu ne disait-il pas que nous héritons de nos parents un « capital » qui peut être culturel, social, symbolique ou économique.  Je pense que vos enfants que nous sommes, comptons bien capitaliser sur vos acquis et essayerons de faire mieux. Je dis bien « essayer », car les défis sont immenses et il est très difficile de remplacer un grand homme. Comme toujours, nous espérons que nous serons à la hauteur de vos attentes et de celles des uns et des autres.

Si vous n’étiez pas mon père, je vous aurais choisi pour parrain, ou modèle tant vous avez su nous façonner à votre image. En plus du patrimoine génétique, vous nous avez forgé dans notre ‘’être’’, notre façon de faire, d’être, de penser. Notre essence et notre existence tout simplement.

Vous aimiez la perfection et vous souhaitiez que vos enfants soient des modèles. Le sommes-nous ?  on le saura au soir  de nos vies respectives. En attendant, vous avez accompli votre mission en nous inculquant des valeurs cardinales qui régulent même nos battements cardiaques, excusez du peu !

Primo : Un enfant doit avoir un respect quasi-religieux pour ses parents. Vous nous l’avez montré en vous occupant méticuleusement, minutieusement de vos parents jusqu’à leur dernier souffle. Pour vous la Baraka n’est pas qu’un concept mais une lutte perpétuelle et permanente à la quête d’un salut ici-bas et à l’au-delà. Qu’Allah vous en soi reconnaissant.

Pour votre enfant, il faut savoir allier amour et rigueur. Nul besoin de citer des exemples au risque de paraitre prétentieux. Cependant, je me permets de rappeler que vous vous identifiez en ‘’éducateur national’’ sans distinction aucune et sans limite. par conséquent, nous autres nous n’avions nullement pas droit à l’erreur. Que dire de vos efforts à gagner loyalement votre vie et nous nourrir dignement. Malgré tout, on a manqué de rien. La vie de bohême n’était pas votre genre, vous préfériez rentrer à la maison et partager vos repas avec vos enfants et vos proches. Aussi bizarre que cela puisse paraitre vous n’aimiez pas manger au resto, ni en solo, tout simplement parce que vous préfériez emporter et partager avec votre famille.  Question d’équité et d’honneur ? La contrepartie, nous la connaissions tous et Koto l’a rappelé lors de votre oraison funèbre : le travail, la perfection, le mérite et le droit d’ainesse (il a toujours été hors de question de vous tutoyer.)

Secundo : La vérité base de toute vertu : à ce niveau, tous les témoignages convergent, quelque soit le statut de votre interlocuteur et en toute circonstance vous exprimiez vos pensées et toutes vos allocutions, vos actions étaient en adéquation, en harmonie avec votre conscience et votre foi ‘’sans démagogie ’’. Le sens de la parole donnée : un oui, c’est à vie devant l’éternel.   Un non est catégorique et sans ambigüité. Certains désapprouvaient, Mais c’était votre personnalité.

De l’objectivité à la subjectivité (voire à la superstition).  

Très cher Papa,Padré, Baban bora, tels que nous vous appelions si affectueusement, si respectueusement. Vous aviez un rapport très particulier avec le mois de septembre et les chiffres impairs. Vous êtes décédé un 23 septembre et mis sous terre un 28 Septembre le temps de nous mobiliser et de vous raccompagner à Pelly.  Un 28 septembre ? hasard du calendrier ? est-ce le destin ou votre dessein ?

D’abord, vous ne preniez vos vacances qu’en septembre pour assister, participer à la fête de la pomme de terre à Mali, et puis rentrer à Conakry aux alentours du 23 au 25 septembre en tout cas avant le 28 Septembre, journée historique en République de Guinée. Pour vous, Septembre c’était le meilleur mois à cheval entre la saison des pluies et la saison sèche l’équivalent du printemps à Mali avec ses fleurs au ton violâtre, qui ne poussent que sur cette contrée faite de montagnes, avec ces paysages d’une beauté époustouflante que seule la Guinée pour laquelle vous vous êtes tant dévoué savait produire :une fraicheur sans équivalent.

A titre personnel, aussi loin que je puisse remonter dans mes souvenirs la première fois que je vous ai vu pleurer c’était un 23 Septembre, j’avais 23 ans et je partais continuer mes études en France. D’abord dans votre chambre où vous m’aviez remis le Saint-Coran et votre tapis de prière en guise de cadeaux ultimes qui parachevaient mon éducation avec vous et qui devrait continuer dès lors sans vous. Quoi de mieux que de confier votre ‘’deuxième garçon’’ à Dieu ? Aujourd’hui, Je m’en remets au Tout Puissant !!! Ensuite sur le tarmac de l’aéroport, où vous avez utilisé pour l’une des rares fois votre notoriété pour demander exceptionnellement de vous laisser m’accompagner jusqu’à la passerelle de l’avion. Je suis sûr que si les hôtesses vous laissaient faire vous m’auriez conduit à mon siège.

Je n’oublierai jamais ce jour où me serrant dans vos bras robustes mais tremblants, vous m’aviez soufflé dans chacune de mes oreilles en me faisant l’accolade : « Awa a waday doy, nani (soit prudent, patient…) avant d’enchainer en français : « vas-y et n’oublie pas ce pourquoi tu pars et surtout respecte toujours les lois de ton pays d’accueil ». J’évoque ces souvenirs avec plein d’émotion, comme toujours d’ailleurs lorsque je m’adresse à vous, désormais au passé.

Par ailleurs, tous ceux qui vous ont connu, pourraient témoigner de l’attention particulière que vous accordiez aux grands événements historiques dont le 28 Septembre, aux personnalités illustres de par le monde.

Toutes les fois que vous me voyiez tout de blanc vêtu en boubou avec ou sans coiffe, vous me lanciez tout fier : ‘’ Ah tu  rends hommage au fier peuple du 28 septembre, à l’homme du 28 septembre ». Sans hésiter et à chaque fois que c’était nécessaire vous m’offriez un bonnet qu’arboraient tous les compagnons de l’indépendance dont le Camarade Président  Ahmed Sékou TOURE pour lequel en dépit de tout, vous aviez une grande admiration pour avoir ‘’osé’’ conduire le non à l’impérialisme, un 28 septembre 1958.

Vos enfants que nous sommes, sont très réconfortés par tous les témoignages, toutes les compassions venant du plus haut sommet de l’Etat aux citoyens des hameaux les plus reculés de Mali. La venue de Monsieur le Premier Ministre, Chef du Gouvernement, au symposium organisé en votre honneur, un hommage pour service rendu à la nation jusqu’aux vielles personnes bravant le poids de l’âge, venues assister à votre enterrement après une journée de marche pour rallier votre village, que dis-je, notre village Pelly. Ceci témoigne de la place que vous avez occupé dans le cœur de vos compatriotes et de vos contemporains. Partir à 69 ans peut paraitre prématuré pour ceux qui vous aiment. Toutefois ,que la volonté de Dieu soit sanctifiée …

Voila Padré, mon cher papa, l’épilogue de ce qui pourrait être un avant propos de vos mémoires que je m’engage à finaliser en plus de la fondation qui vous sera dédiée. Vous m’aviez promis que ma correspondance d’avril 2009 occupera une place de choix dans vos mémoires, il en sera ainsi inchALLAh.

A mes frères et sœurs et à moi-même de continuer vos œuvres, à pérenniser votre mémoire mais surtout à veiller sur vous à travers les prières. Grâce à vous, au moins je sais où je reposerai inchALLAH.

Vous êtes venu, vous avez servi et vous êtes parti, voici ma définition certes entorsée du Veni, Vidi, Vici…
Si seulement vous pouviez me lire, m’entendre, me voir…

Adieu l’ami, Adieu l’homme de lettres et de culture, adios Padré.

A nous revoir Babaan Bora !!!

Créé le Vendredi 23 septembre 2022 à 17:49