Militarisation de l’axe "Le Prince" : Doumbouya sur les "traces" d’Alpha Condé ?

Conakry
Colonel Mamadi Doumbouya, président de la transition guinéenne entouré de sa garde
Colonel Mamadi Doumbouya, président de la transition guinéenne entouré de sa garde

CONAKRY-Près d'un an après avoir déposé Alpha CONDÉ et ordonné le démantèlement des PA le long de l'autoroute le Prince, le CNRD a décidé de ramener les militaires sur l'axe Hamdallaye-Kagbelen. Conséquence des premières manifestations organisées par le FNDC contre la Junte à Conakry. 

Une force mixte, composée -de militaires, de policiers et de gendarmes-, est visible presqu’à chaque coin de rue sur cette voie qui traverse la commune de Ratoma, réputée solidaire des appels à manifester dans la capitale. Pour annihiler la contestation contre son régime,  Alpha Condé avait pris une décision similaire, installant des PA çà et là, sur l'autoroute le Prince. Ils ont été démantelés au lendemain de sa chute. 

Si ces mêmes PA ne sont pas rétablis, il faut cependant relever que depuis fin juillet l'axe a changé de visage. Des militaires armés jusqu'aux dents sont postés. Cette décision des autorités de la transition est loin de faire l'unanimité.

Si pour certains, la présence des agents dans les différents grands carrefours et quartiers "est un mal nécessaire", d'autres dénoncent des cas d'exactions. C'est en tout cas ce que pense Almamy Thomaye Barry (Barroso) rencontré à Wanindara 3.

Concernant la militarisation de notre quartier, d'une part je suis content, mais de l'autre, il y a une frustration. Parce qu'il y a des brebis galeuses qui entrent dans les concessions commettre des bavures. Ce n’est pas normal. Par contre d'autres maîtrisent leur mission. Je suis pour leur présence dans mon quartier parce qu'il y a des loubards qui ne sont ni manifestants, ils n'appartiennent à aucun parti et ils ne font que brigander nos sœurs en retirant leurs téléphones", s'est justifié Oumar Almamy alias Barroso. 

Pour Kadiatou Diallo, gérante d'un restaurant dans le même quartier, la présence des militaires impacte négativement son commerce à cause de la psychose.

Depuis que ces militaires et autres sont là, on a perdu notre clientèle de la nuit. Les gens ne viennent plus. Or, notre activité c'est pendant la nuit qu'on enregistre de clients mais maintenant ils viennent plus. Dès 21h-22h, ça ne circule plus. Les gens s'enferment dans leurs maisons parce qu'ils ont peur de se faire arrêter. Pour moi, même s'ils s'occupent de leur travail, tant qu'ils sont là, notre activité sera paralysée", a-t-elle déploré. 

Karim C. lui habite à Yattaya plateau. Il est favorable au retour des militaires sur le long de l'axe le Prince. Car pour lui, la Liberté n'est pas égale à libertinage.

 "En Guinée, il faut que les gens acceptent de respecter le droit d'autrui. Quand il y a manifestation, autorisée ou pas, les gens sortent et empêchent d'autres de vaquer à leur occupation. Lorsque ça déborde et qu'il y a des coups de feu, des personnes parfois innocentes sont touchées par des balles perdues. Maintenant, si l'armée à travers ces agents sont maintenus là, ils vont empêcher qu'il y ait des regroupements sur la voie ou que des loubards s'attaquent à des paisibles citoyens", a-t-il expliqué. 

Pour Mamadou, autre habitant de Wanindara 3, bien que les manifestations se sont déroulées les 28 et 29 juillet, des agents sèment la terreur dans son quartier. Pour lui, leur retour n'est pas une bonne chose.

Les agents postés là-bas rentrent dans les quartiers pour arrêter les gens sans distinction (jeunes garçons, adultes et même les vieux). Ils ne laissent personne. Ils peuvent trouver des gens assis, ils ramassent tout le monde et amènent dans des commissariats où ils réclament des rançons. Ils peuvent réclamer jusqu'à 5 millions francs guinéens. Après négociations ils diminuent un peu, et ça, c'est lorsque tu as des relations. Le plus bas du montant payé c'est un million", a-t-il entamé. 

En guise d'exemple, poursuit-il :  "le dimanche dernier nous avions une cérémonie de mariage, dans notre domicile. Des enfants de notre concessionnaire étaient partis chercher des fagots de bois qu'ils transportaient dans des brouettes. Ils sont venus jusqu'à quelques mètres de la maison, des hommes en uniformes ont surgi devant eux, les enfants ont voulu se sauver. Mais ils les ont tous arrêtés et embarqués dans leur pick-up. Ils ont expliqué aux agents qu'ils étaient dans une cérémonie, il a fallu que leurs parents paient la somme de 2 500 000 Francs guinéens pour qu'ils recouvrent la liberté.

Au commissariat de Kobaya où ils avaient été détenus, les policiers avaient réclamé 15 millions de francs guinéens pour un premier temps. C'est après moults tractations qu'ils ont accepté les 2 500 000fg.

Au commissariat là-bas ils ont été torturés, reçus des injures haineuses en l'endroit de leur ethnie. Ils ont été déshabillés et humiliés. C'est des choses que j'ai vécues car c'est des enfants à mon concessionnaire. Or, c'est des enfants très sérieux. Un d'entre eux fait la médecine et doit finir l'année prochaine. 

Ces arrestations sont intervenues après les manifestations. Ils ont été arrêtés le dimanche 31 juillet alors que les manifestations ont eu lieu deux jours avant. Mais ils rentrent dans les quartiers pour soi-disant être la recherche des bandits et font des arrestations sans distinction. Or, les citoyens ont le droit de vaquer librement à leurs affaires.

Mais ils rentrent jusqu'à dans les maisons pour arrêter des gens qu’ils déposent dans des commissariats et les rançonner à coûts de millions de nos francs. C’est devenu leur gagne butin.

Ces agents-là doivent quitter nos quartiers parce qu'ils ne sont pas là pour sécuriser. C'est eux qui sèment le désordre. Si c'est pour sécuriser on doit laisser les gens marcher librement parce qu'on n'est pas dans un État d’urgence, ni dans État de siège. Mais dans notre quartier ici dès qu'on te croise à partir de 22h, on t'arrête et ça sans distinction (vieux ou enfant) », dénonce Mamadou.

"Je demande au CNRD d'œuvrer pour la paix, le dialogue, pour un Etat de droit. Que les coupables soient punis mais que des innocents ne soient pas victimes d'exactions arbitraires. Si c'est pour traquer les bandits tout le monde va les applaudir, mais arrêter tout le monde sans discernement, ça on n'est pas d'accord " a-t-il indiqué. 

Si certains spécialistes trouvent des griefs sur l'aspect légal de cette décision des autorités guinéennes, Amadou Sadjo Barry, Professeur de Philosophie au Cegep Quebec estime que la question qu'il faille se poser n'est pas forcément la régularité de ladite décision. Pour lui, le problème est ailleurs. 

"À mon sens, la vraie question n’est pas de savoir si la loi interdit ou non la réquisition de l’armée par la junte, mais qu’est-ce qu’il faut faire pour prévenir un nouveau cycle de violence. En clair, et à moyen terme, il s’agit de savoir comment gérer et régler pacifiquement les divergences autour de la transition ? À long terme, il faudra se questionner sur la prévention et la gestion institutionnelle et juridique des tensions et conflits inhérents à toute vie en société. Un des problèmes majeurs de notre pays depuis l’indépendance, c’est la difficulté à pacifier le champ politique et à soumettre la relation entre gouvernés et gouvernants sous l’autorité des règles objectives et neutres acceptées par tous. Le problème n’est même pas l’absence de démocratie ou de l’état de droit. Non. Nous avons tout simplement échoué à nous organiser en tant que société plurielle et multiculturelle. Le désordre, ou comme on dit ici la « pagaille », s’est donc imposé comme un facteur structurant tant sur le plan institutionnel que sociopolitique.

La pagaille ayant été intériorisée collectivement, il devient très difficile d’engager le pays sur le sentier du développement humain, social, politique et économique. Surtout, il devient impossible de contrer la violence, l’excès, l’abus, l’arbitre et la loi du plus fort. Dans la société pagaille, comme j’essaierai de le montrer dans un prochain livre, l’absence de limite devient la norme. Ou si vous le voulez, la limite est déterminée par le seul désir des individus et ce qu’imposent les rapports de force … Il serait intéressant d’un point de vue socio anthropologique de s’interroger sur les manières dont les Guinéens se représentent le normal et l’anormal, le juste et l’injustes", explique l'universitaire. 

Ces réflexions selon Pr.Barry demandent du temps et s’inscrivent dans le long terme, mais la période de transition pourrait être l’occasion de formuler un début de réponse, car l’efficacité d’un État repose, en grande partie, sur la bonne compréhension des réalités socio anthropologique, particulièrement les mentalités. Savoir et refondation doivent aller de pair.

"Il est encore possible que le Colonel Doumbouya rentre dans l’histoire. Il pourrait être le véritable père de la nation guinéenne s’il parvenait à faire de cette transition le point de départ d’une Guinée apaisée, juste et respectueuse de la dignité humaine. Pour ce faire, il ne suffira pas seulement de dialoguer, mais, parce que la vie commune l’exige, trouver des passerelles, des compris, décentrer les positions et les retravailler pour qu’ils favorisent un rapprochement avec ceux qui ont des points de vue divergents. Le président doit dépasser la phase de consultation et rendre opérationnel un cadre du dialogue qui tient compte des réalités socio politiques de notre pays. Ce cadre du dialogue peut inclure des considérations sur le court terme, le retour à l’ordre constitutionnel, et sur le long terme, le modèle de société et d’État que nous voulons. Ainsi, l’après-transition peut être la continuité des réformes collectives engagées pendant la transition.

Je pense que les meilleurs conseillers du Colonnel Mamadi Doumbouya seront son cœur et la précarité des conditions de vie des Guinéens : dans quel état moral, politique et social il veut laisser la Guinée ? Ceux qui l’encensent comme libérateur, patriote ou prophète sont ses meilleurs amis. Il doit se méfier des faiseurs de gloire. Qu’il écoute son cœur et regarde le visage des populations dans les rues et quartiers de Conakry. Je suis convaincu qu’il peut se démarquer nettement de ses successeurs à la tête de l’État et inscrire la Guinée dans une dynamique de rupture. Il n’est pas trop tard…", analyse l’universitaire.

Siddy Koundara Diallo 

Pour Africaguinee.com 

Tel: (00224) 664 72 76 28 

Créé le Mercredi 10 août 2022 à 15:32