S.K, veuve d’un garde de corps Alpha Condé : "On m’a sevré d’un certificat de décès…comment oublier ?"

Guinée
Des médailles pour les victimes du coup d'Etat du 05 septembre en Guinée
Des médailles pour les victimes du coup d'Etat du 05 septembre en Guinée

CONAKRY-Le Président de la Transition a lancé, mardi 22 mars 2022, les Assises Nationales axées sur la vérité et le pardon. Colonel Mamadi Doumbouya a appelé les guinéens à dépasser les ressentiments et à taire les rancœurs, se rappelant que chacun a subi une brutalité.

« Les plaies sont là, béantes. Il est temps qu’on les nettoie. Qu’on y apporte les pansements. Pour qu’on guérisse. Évidemment, des cicatrices resteront. Elles seront les témoins de nos folies passées, pour que celles-ci ne se répètent plus. Mais, elles seront surtout l’expression la plus nette de nos pardons respectifs. Pour la patrie, nous devons tous consentir des sacrifices et c’est à ce prix que nous irons de l’avant », déclarait le président de la transition.

Le tombeur d’Alpha Condé demande à chacun d’écouter le mal de son voisin, de s’ouvrir à soi-même, et aux autres, dans la transparence et la vérité.

« La vérité. Oui, la vérité. Celle qui donne tout leur sens à ces Assises Nationales. La vérité. Celle qui précède toute entreprise de réconciliation. La vérité. Celle qui est synonyme de repentir et de reconnaissance de nos torts », disait le colonel Doumbouya. Justement, c’est cette vérité que madame S. K, veuve d’un soldat tombé dans l’attaque contre le palais Sékhoutouréyah a voulu livrer. Au micro d’Africaguinee.com, cette dame qui languit de douleurs et de chagrins, a décidé de parler. Elle interpelle le Colonel Mamadi Doumbouya.

 

AFRICAGUINEE.COM : Le Colonel Mamadi Doumbouya a ouvert les assises nationales ce mardi 22 mars 2022. A cette occasion, il a demandé à chaque guinéen « d’écouter le mal de son voisin dans la transparence et la vérité ». Vous avez perdu votre mari le 05 septembre 2021, le jour du coup d’Etat. Si on vous demande de témoigner, que diriez-vous vous ? 

S.K : Ce qui m'a fait trop mal, c'est le fait que je n'ai pas pu voir le corps de mon mari. Bien sûr, c'était un militaire, c'est sûr qu'il s'attendait à ça un jour mais, du moment où cela s'est passé en Guinée ici, on s'attendait à voir son corps. Mais, pourquoi ils ne nous ont pas laissé voir son corps avant de l’enterrer ? C'est pourquoi je le cherche encore. Nous sommes tous appelés à mourrir. Pour le cas de mon mari, c'était son destin. Il a été rappelé ainsi par Dieu, Même si nous n'avons pas eu la chance de faire son enterrement, j’aurais souhaité au moins voir sa dépouille. Mais hélas, personne, aucun membre de ma famille, n'a pu voir le corps de mon feu époux. C'est ce qui me fait trop mal.

Est-ce que vous êtes prête à pardonner ce qui s’est passé au nom de la réconciliation ? 

On est tous appelés un jour à mourir, c'était son destin. Mais, même si quelqu’un meurt par noyade on cherche à repêcher son corps pour l’enterrer dignement. Même s'ils l'ont découpé ou qu'ils l'ont fait exploser, qu'on me dise au moins voici les restants du corps de ton mari. Mais personne n'a vu son corps à part ceux qui travaillent à la morgue qui disent que le corps était comme ça... Pourquoi on ne nous a pas rendu le corps ou au moins pourquoi on ne nous a pas laissé le voir ? Ces interrogations me hantent.

Auriez-vous un message à adresser au Colonel Mamadi Doumbouya ?

Mon message est de lui demander pourquoi il ne nous a pas laissé voir le corps de mon mari ? Pourquoi il ne nous a pas laissé assister ni à la prière funèbre ni à l'enterrement ? Pourquoi il ne nous a pas laissé assister à la cérémonie militaire ni à la levée du corps ? Tous ceux qui meurent sont toujours enterrés dignement par leurs proches. Mais pourquoi dans notre cas les nôtres n’ont pas eu droit à des sépultures dignes ? Je n’arrive pas à comprendre. Cela me touche énormément. Jusqu’à présent quand je repense à cela ça rend triste. C’est difficile de faire le deuil dans ces conditions.

Aviez-vous émis la demande de le voir ?

Le jour de leur enterrement, le 9 septembre 2021, j'ai pleuré à chaudes larmes en disant que je n'ai pas vu le corps de mon mari. Quelqu'un est venu me souffler à l'oreille de partir au cimetière de Cameroun et de demander de me montrer où ils ont enterré les gardes rapprochés du président, qu'ils vont me montrer les tombes. Mais, qu'est-ce que je vais aller faire là-bas ? Même si je pars là-bas cela ne va faire retourner mon mari. 

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Même quand il (Colonel Mamadi Doumbouya ndlr) médaillait les victimes du coup d’Etat, on ne m'a pas informée. J'ai été informée de ça par mes amis qui avaient suivi ça à la télé. Il y a même un ami qui m'avait dit : "Madame K. va chercher la médaille de ton mari". Je lui ai répondu : "Pourquoi ? S'ils voulaient qu'on récupère ses médailles, ils allaient avertir tout le monde à temps. En nous disant qu’ils envisageaient médailler les victimes’’. Mais, on n'a pas été informés. En tout cas, moi je n'avais pas reçu l'information. 

Avez-vous cherché à entrer en contact avec la hiérarchie militaire pour leur évoquer le cas de votre mari ?

Non ! Même quand je suis allée à l'hôpital Ignace Deen pour qu'on me donne le certificat de décès de mon mari, ils ne m'ont pas donné. Quand je leur ai demandé le certificat, ils m'ont répondu qu'ils ne sont pas autorisés à me le donner. J'étais avec ma tenue de veuvage, mais ils ne m'ont pas donné. On m’a sevré d’un certificat de décès. Pourquoi ?

 

Africaguinee.com

Créé le Jeudi 24 mars 2022 à 10:36