Me Hamidou Barry : "Tous les crimes commis de 2010 à 2020 ne peuvent pas être mis sur Alpha Condé…"

Guinée
Maître Hamidou Barry
Maître Hamidou Barry

CONAKRY-Alors que la justice guinéenne vient d’ouvrir une information judiciaire sur les crimes commis Guinée (2010-2021)sous le règne d'Alpha Condé , le président de la coalition pour la Cour Pénale Internationale a brisé le silence. Dans un entretien accordé à Africaguinee.com, maître Hamidou Barry a salué l’action diligentée par la justice pour faire la lumière sur les crimes de sang, mais souligne que le principe de la présomption d’innocence doit être de mise. Entretien exclusif !

 

AFRICAGUINEE.COM : Vous êtes le président de la coalition pour la cour pénale internationale. Vous, vous étiez insurgé contre l’éventuel voyage médical de l’ex président Alpha Condé tout en interpellant la junte sur une plainte déposée contre lui depuis début décembre.  Alpha Condé est finalement sorti de la Guinée.  Quelle est donc votre première réaction ?

MAITRE HAMIDOU BARRY : Je voudrais tout d’abord recadrer et préciser la position de la coalition. Notre coalition ne s’est jamais opposée à la sortie de M. Alpha Condé. La coalition demande à ce que les crimes de sang, commis sous son règne soient poursuivis sur toute l’étendue du territoire national. Nous avons salué la création de la CRIEF (cour de répression des infractions économiques et financières, ndlr), chargée de poursuivre les crimes économiques et financiers. Il faut que la justice fasse aussi des enquêtes concernant des crimes de sang qui ont été commis depuis Zakariou Diallo tué en avril 2011 (première victime du régime d’Alpha Condé, ndlr), jusque maintenant, de N’zerékoré à Lola et partout en Guinée. M. le procureur général près la Cour d’Appel de Conakry, M. Charles Wright a demandé à ce que ces crimes soient examinés et poursuivis pour qu’on découvre les auteurs.

La position de notre organisation, c’est la défense des droits de l’Homme. L’ancien chef d’Etat mérite des soins et du respect. Il doit bénéficier comme toute autre personne ordinaire du principe de la présomption d’innocence. Ce qui est prévu à priori par la déclaration universelle des droits de l’Homme de décembre 1948, par le pacte de 1966 du droit civil économique et sociaux, par la constitution guinéenne du 07 mai 2010, voire même de la constitution du 20 mars 2020 et par le code de procédure pénal du 26 octobre 2016. Donc, il faut que les guinéens sortent de la passion, il faut que les guinéens sortent de la haine, du discrédit, il faut que nous sortions de ce qui est mauvais, que nous nous inscrivions dans le cadre de la construction de l’Etat de droit dans notre pays. Une nation ne peut pas se construire en une année ou en dix ans, c’est un travail de longue haleine.

Notre organisation ne travaille pas dans la passion ni dans la haine. C’est une organisation qui conseille le gouvernement et l’Etat, qui travaille conforment aux lois de la république, aux instruments juridiques et internationaux. Donc, c’est pour vous dire que notre position est que le gouvernement a tenu compte de nos demandes. Puisque dès après notre déclaration, M. le procureur général a pris une instruction disant à ses procureurs respectifs de la zone de Conakry et de la Moyenne-Guinée de prendre des dispositions pour que les crimes commis sous le règne du président Alpha Condé soient poursuivis. 

Est-ce que vous avez l’espoir que l’ancien chef de l’Etat va revenir en Guinée et éventuellement faire face à des dossiers de crimes dans lesquels on pourrait lui demander des comptes ?

Juridiquement que M. Alpha Condé soit en Guinée ou pas, s’il est impliqué dans une infraction pénale ou financière, cela ne va pas empêcher la justice de se prononcer. C’est pourquoi la loi a prévu les jugements par défaut et les arrêts par contumace.  Quelqu’un qui est absent du territoire national peut être valablement jugé par une juridiction correctionnelle ou devant une juridiction criminelle et être condamné. L’essentiel, ce n’est pas que le professeur reste en Guinée, l’essentiel c’est de rendre justice aux victimes de ces massacres qui ont été commis de 2010 à 2020. Surtout lorsqu’on s’est opposé au 3ème mandat avec le FNDC.

Pensez-vous que la justice guinéenne a véritablement les moyens humains et les capacités techniques de pouvoir élucider tous ces crimes ?

Dans beaucoup de cas, la justice guinéenne a les ressources nécessaires, compétentes et voire même crédibles pour rendre justice. Les cas dans lesquelles la justice guinéenne n’a pas l’expertise, pas d’expérience ni de ressources, c’est le cas des disparitions forcées, des fosses communes enfouies à Kakoulima et un peu partout en Guinée. Ça, nos juges, avocats et autres nous n’en avons pas l’expérience ni l’expertise. Mais on peut demander l’expertise des pays sud-américains, de l’Afrique du Sud ou du Rwanda et autres, pour que ces cas-là soient examinés. Il suffit d’une formation requise de trois à quatre mois pour que nos juges soient imprégnés du comment trancher ces conflits. C’est pour vous dire qu’on a les moyens juridiques, matériels ; les ressources humaines et les compétences pour juger les crimes ordinaires qui ont été commis en Guinée.

Qu’en est-il de la volonté politique ?

Jusqu’au 05 septembre 2021 (chute de Alpha Condé, ndlr), il y avait quand-même la question de volonté politique. Il ne faut pas se leurrer (…), lorsque vous prenez le massacre du 28 septembre 2009, moi je sais ce qui s’est passé dans ce dossier, j’ai risqué ma vie, celle de ma famille et de mes proches. Heureusement que tout cela est derrière nous. Vous savez, les violences d’Etat ne sont pas faciles à juger, il faut qu’on comprenne cela. Aussi, il faut comprendre que la justice guinéenne se cherche, comme toutes autres entités en Guinée. Nous sommes en train de construire notre justice, nous sommes en train de construire notre police judiciaire, notre gendarmerie et tout. Dans un passé récent nous avions assisté à des actes de vandalismes et d’incivismes de nos agents des forces de défenses et de sécurité. Depuis le 05 septembre, nous n’assistons pas à ce genre d’actes. Nous sommes en construction et il faut que les gens acceptent et que chacun joue sa partition.

Qu’en dites-vous de l’aspect lié à la réparation ?

Entre 2018 et 2019, nous avions écrit au parlement, au ministère des finances et celui du budget et de la justice également. Nous avons tous ces courriers dans lesquels nous avions demandé d’accorder une indemnisation provisoire aux victimes des violences d’Etat de leur accorder une aide. Parce qu’un procès prend du temps (…), seul l’Etat et les partenaires techniques et financiers peuvent nous aider pour que les victimes reçoivent une indemnisation provisoire. Le traitement des enfants orphelins, des femmes répudiées et celles qui ont perdu leurs maris ou autres. Mettons en avant cela, dans certains pays, on a eu à le faire pour indemniser provisoirement les victimes avant l’ouverture des procès.

Pensez-vous qu’à son âge Alpha Condé est apte pour faire face à la justice en ce moment ?

Il faut être tolérant dans la vie (…), seul son médecin qui peut indiquer s’il peut venir à une audience ou pas. Il faut qu’on fasse attention, tous les crimes qui ont été commis de 2010 à 2020 ne peuvent pas être mis sur la tête du président Alpha Condé seulement. Nous avons vu des personnalités qui ont avoué ici qu’ils ont des milices, certains ont été déportés à Soronkoni (une province de la Guinée, ndlr), ce n’est pas Alpha Condé qui a fait cela. Des enfants ont été détenus pendant de longs jours à Forécariah et autres.

Mais est-ce qu’il n’a pas laissé faire ?

Vous savez, la responsivité pénale est individuelle. Le président de la république a pris la responsabilité de commandement, morales et politiques mais les vrais auteurs sont là et ils se promènent. Ce sont ces vrais auteurs.

Il ne faut pas oublier la technique de la baïonnette intelligente ! Quand le chef hiérarchique vous donne l’ordre d’aller massacrer des gens, si vous le faites, on va vous poursuivre. Si le chef vous donne un ordre illégal, vous ne devez pas le faire. La constitution du 07 mai l’a prévu en son article 06, il est interdit d’exécuter des ordres manifestement illégaux. Donc, si le professeur vous avait exigé cela, vous ne devriez pas le faire. Un soldat doit refuser l’ordre d’un supérieur hiérarchique qui lui donne l’ordre d’aller tuer. C’est un ordre manifestement illégal et c’est inscrit dans toutes nos deux dernières constitutions.  

 

Bah Boubacar Loudah

Pour Africaguinee.com

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Créé le Vendredi 21 janvier 2022 à 14:38