Bah Oury : "l’attitude des dirigeants maliens a poussé la CEDEAO à agir de manière ferme et radicale…"

Mali
Bah Oury, leader de l'UDRG
Bah Oury, leader de l'UDRG

CONAKRY- Bah Oury vient de donner une analyse pointue sur l’imbroglio politique au Mali, frappé par de lourdes sanctions économiques, financières et diplomatiques de la CEDEAO. Pour l’homme politique guinéen, l’attitude des dirigeants maliens a poussé la CEDEAO à agir de manière ferme et radicale. Mais quelles conséquences ces sanctions peuvent-elles avoir sur le Mali déjà groggy par une décennie d’instabilité ? La Guinée est-elle à l’abris d’une « punition » de la CEDEAO ? Le leader du parti UDRG livre son analyse.

 

AFRICAGUINEE.COM : Quelle lecture faites-vous des sanctions prises par la CEDEAO contre le Mali ?

BAH OURY : La situation malienne est particulièrement préoccupante sur le plan sécuritaire pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Ce pays frontalier et frère sombre depuis plusieurs années dans la désolation et dans la mauvaise gouvernance qui ont mis en cause son unité et la cohésion des communautés qui l’habitent. C’est le ventre mou au cœur du Sahel. Son instabilité a développé un effet domino dans la propagation de l’hydre terroriste et des conflits intercommunautaires meurtriers au Burkina et au Niger. Les pays côtiers sont également dans le collimateur des adeptes de la guerre asymétrique. La nature de la gouvernance au Mali a généré une crise sécuritaire régionale de vaste envergure. La junte au pouvoir se complait dans une attitude cavalière depuis le second coup d’Etat du Colonel Assimi Goïta en reniant ses engagements initiaux notamment le retour à l’ordre constitutionnel au plus tard en fin février 2022 (une période transitoire de 18 mois).

L’organisation des assises nationales qui ont validé une prolongation de la transition de 5 années est perçue comme une provocation pour la CEDEAO et pour une certaine frange des partis politiques et de la société civile malienne (Imam Dicko). L’attitude des dirigeants maliens a poussé la CEDEAO à agir de manière ferme et radicale. L’organisation régionale est ainsi obligée de prendre des mesures coercitives fortes pour tenter d’assurer sa propre « survie ».

Ces sanctions ne risquent-elles pas d’enfoncer davantage le Mali déjà groggy par des années d’instabilité ?

Les errements de la transition malienne par sa volonté de durer au-delà de la période indiquée est la cause principale des difficultés supplémentaires qui s’abattent sur le Mali et sur ses populations. Les sanctions de la CEDEAO risquent d’avoir un effet d’accélération de l’émiettement du Mali si par malheur elles devraient durer dans le temps. En effet le Nord Malien pourrait se tourner vers l’Algérie, les régions de l’Ouest vers la Mauritanie, le centre du Mali deviendrait une zone de violences communautaires que l’Etat aura déserté, et les conflits politiciens prospéraient dans la région de Bamako.

La CEDEAO n’a aucun intérêt stratégique de voir le Mali sombrer totalement comme un Etat failli à l’image de la République Centrafricaine (RCA), car cela constituerait une menace de déstabilisation aggravée de l’ensemble Ouest-africain. Dans un élan d’orgueil et de fermeté les dirigeants de la CEDEAO veulent amener la junte à la négociation sur des bases plus réalistes qui permettraient de sauver la face des deux parties en désaccord.

Bamako proteste et décide de rappeler ses ambassadeurs et de fermer ses frontières vis-à-vis des pays ayant entériné les sanctions. Quelles solutions faut-il entrevoir face à ce dialogue de sourds ?

Cette réaction des dirigeants maliens est absurde et épidermique. Elle rappelle l’image du pot de terre guerroyant contre le pot de fer. C’est tout à fait contre-productif pour le Mali. La junte malienne doit prendre conscience que son attitude dans la gestion de la transition et dans ses revirements politiques sur le plan sécuritaire lui a aliéné des partenaires stratégiques majeurs de la communauté régionale et internationale. Le soutien qu’elle prétend avoir au niveau de l’opinion malienne va s’éroder très rapidement comme beurre au soleil lorsque les effets économiques des sanctions se feront sentir. Je crains fort bien que la crise malienne risque de s’amplifier et de remettre en cause l’intégrité territorial de ce pays. Si nous ne prenons pas garde une autre « Somalie » est en train d’émerger au cœur de l’Ouest-africain.

La Guinée s’est désolidarisée de la CEDEAO et a annoncé que ses frontières terrestres, aériennes, et maritimes restent toujours ouvertes. Est-ce la meilleure approche que le CNRD devrait adopter ?

Ici c’est beaucoup plus la solidarité de corps entre militaires exerçant le pouvoir politique dans leur pays respectif qui est perçue avec netteté. Le CNRD est en négociation délicate avec la CEDEAO. Dans de telle circonstance il faut éviter de « trop parler » pour ne pas ruiner ses chances d’obtenir des accords satisfaisants.

Les atermoiements de la junte pour la finalisation de la mise en place des organes de transition tels que le CNT ne risquent-t-ils pas de braquer la CEDEAO contre la Guinée ?

La rédaction de la charte de la transition qui a été solennellement adoptée par le CNRD n’a pas été faite dans un esprit de large concertation. En effet la fixation de la durée de la durée de la transition est un élément fondamental de la feuille de route. Celle-ci aurait dû être fixée par la CNRD et figurée dans la charte dés au départ. Bref aujourd’hui le CNRD a donné au CNT de déterminer la durée de la transition ; et là aussi les lenteurs de la mise en place du CNT jette le trouble et préoccupe tous ceux qui souhaitent une transition apaisée, réussie et consensuelle en Guinée. Les guinéens veulent savoir quelles sont les étapes essentielles de la transition qui guident la marche de leur pays et de leur avenir.

En plus, suite à l’exemple malien, le doute et le manque de confiance s’installent entre l’organisation régionale et les pouvoirs militaires y compris la CEDEAO. Le CNRD doit réagir positivement et le plus rapidement possible pour ne pas perdre certains soutiens au sein de la CEDEAO. Or nous avons besoin de la CEDEAO pour avancer. Au début celle-ci a eu des maladresses vis-à-vis de notre pays en fixant des diktats inacceptables. Elle s’est ressaisie lors du sommet des chefs d’Etat de la CEDEAO du 12 décembre 2021 qui a été bienveillant à l’égard de la Guinée. Le communiqué 48 du CNRD au lendemain de ce sommet a été une douche froide. La balle est entre les mains du CNRD pour restaurer la confiance avec la CEDEAO pendant qu’il est temps.

A suivre…

 

Entretien réalisé par Diallo Boubacar 1

Pour Africaguinee.com

Tél. : (00224) 655 311 112

Créé le Mercredi 12 janvier 2022 à 18:02