Mort de Lansana Conté : les révélations "fracassantes" de Mamadou Sylla

Guinée
Mamadou Sylla, président de l'UDG
Mamadou Sylla, président de l'UDG

CONAKRY-Treize ans après la mort du Général Lansana Conté, Mamadou Sylla a levé un coin du voile sur les derniers instants de l’ancien chef d’Etat qui a dirigé la Guinée pendant 24 ans, sans partage. Dans un entretien accordé à Africaguinee.com ce mercredi 22 décembre 2021, l’homme d’affaires reconverti en politicien et qui a côtoyé le « Général-président » a fait des révélations inédites. D’abord sur le décès, il confie que l’ex président a tiré sa révérence le vendredi 19 décembre et non le 22. Sa mort a été gardée « secrète », ce n’est au troisième jour que l’annonce officielle a été faite. C’est une interview à révélations.

 

AFRICAGUINEE.COM : Il y a 13 ans disparaissait le président Lansana Conté après 24 ans de règne. Vous étiez son ami intime. Quel souvenir gardez-vous de lui ?

MAMADOU SYLLA : C’était un homme exemplaire, un homme de parole et d'humanisme. C’était un homme quand il dit, il fait. Il aimé la Guinée et les Guinéens. Je suis resté avec lui jusqu’à ses derniers jours.

Justement parlez-nous de ces derniers jours ?  

La dernière fois qu’il est venu chez moi c’était un jeudi, la nuit. Nous étions dans ma cour, il m'a demandé de lui commander du lafidi alors que d’habitude, il demande du riz avec sauce. J’ai ma fille qu’il appelait sa femme. D’habitude, il commandait à la maman de celle-ci qu’il appelait sa belle-mère, il venait et on mangeait ensemble. C’est une preuve d’amitié et de confiance. Imaginez qu’un président vient trouver un homme ordinaire en train de manger, il s’assoie pour partager le repas avec celui-ci alors qu’il n’était pas attendu. Parfois, il commandait à manger 24h avant, cela prouve que c’était une confiance totale.

Alors, ce jour-là, quand on a préparé, il était venu vers 19h et on y est resté jusqu’à 21h. D’abord, il m’avait dit qu’il n’avait pas l’appétit. Après il m’a dit que ça n’allait pas et que tout son corps lui faisait mal. J’avais un médecin spécial pour moi, un congolais, je l’ai appelé. Il est venu proposer du Doliprane. Le président a pris ce médicament, mais quelques temps après, il me dit que ça n’allait toujours. Il était déjà 22h. J’ai dit : « Président, si ça ne va pas, il faut rentrer à la maison ». Il a dit ok. Je lui ai demandé où il voulait aller parce qu’il avait ses trois (3) résidences, il était soit à Donka, Coleah ou au Camp Samory. Il m’a dit qu’on va aller au camp.

On est parti ensemble jusqu’au camp, puis il est descendu. Difficilement il est rentré dans son salon. Je lui ai dit que je viendrai le lendemain, vendredi. On avait l’habitude d’aller accueillir à l’aéroport les enfants de Hadja Kadiatou Seth, sa deuxième épouse, qui vivaient en Angleterre. Le même jour vers 23h, je lui ai dit que je vais aller chercher les enfants à l’aéroport. Ce jour-là, c’était Mohamed, le premier garçon de Hadja Kadiatou Seth. Quand il est descendu de l’avion, il m’a dit tonton où est mon père. Je lui ai répondu qu’il n’est pas venu parce qu’il est un peu souffrant. Il m’a demandé de le conduire au camp. Arrivés, on trouve la première dame Henriette qui nous dit que le président se repose. Elle nous dit de revenir le lendemain. Il était minuit, et je suis parti. J’ai dit au jeune qu’on se rencontre au camp à midi.

Comme vous savez, il y avait des rivalités entre les enfants. Les femmes ne se fréquentaient pas, je suis témoin. Le lendemain, on est revenu. La première dame est sortie et nous a dit d’attendre et que le président se prépare. Elle m’a dit : « c’est bon d’ailleurs que tu tournes avec lui en ville puisqu’il y avait trop de rumeurs ». On est resté jusqu’à vers 14h, la première dame nous disait toujours qu’il allait sortir d’un moment à l’autre. Elle est venue nous dire d’aller prier et de revenir après. On revient, mais toujours rien. C’est ainsi que j’ai eu des soupçons que ça n’allait pas. Il y a un médecin, Dr Soumah qui est venu le consulter. Quand il est ressorti, je lui ai demandé comment va le président, il ne m’a pas répondu. Mais j’avais constaté qu’il avait l’air de quelqu’un qui voulait retenir ses larmes. Je suis resté jusqu’à la nuit, finalement je suis rentré chez moi. Nous sommes restés samedi et le dimanche, le bruit a commencé à courir sur la mort du président.

Je partais voir mon domaine situé à Dubreka, quand j’ai entendu le bruit, je me suis retourné. Ce qui était sûr, le président était mort depuis vendredi. Finalement, le lundi soir, le ministre d’alors de la Santé qui était son médecin et qui s’occupait du diagnostic de ses pieds et tout, est venu vers 19h. Quand il est entré, il a trouvé que le président est mort depuis longtemps, il avait même fait des reproches à la première dame. Elle voulait continuer à taire le décès du président, mais le ministre a dit non. Etant donné qu’il était le médecin du président, il a dit que la déontologie de son métier ne lui permettait pas de cacher la vérité. C’est ainsi qu’il a appelait le président de l’Assemblée nationale à l’époque, Aboubacar Somparé pour lui annoncer le décès du président.

Le président de l’Assemblée m'a directement appelé parce que tout le monde savait les liens que j’avais avec le président. De fois même les actes administratifs étaient gérés chez chez-moi ici. Certains décrets ont été écrits ici parce que le président était à l’aise quand il était chez moi.  C’est moi qui avais informé le Premier ministre, Tidiane Souaré. Je lui ai demandé de se retrouver au bureau du président de l’Assemblée nationale. C’est ainsi qu’on avait officiellement annoncé le décès du président, le lundi.

Comment s’est passé la suite ?

Il y avait eu une réunion en présence de tous les corps constitués, le chef d’état-major des armées, Diarra Camara, le père de l’actuel ministre secrétaire général à la présidence, colonel Amara Camara et même le général Toto. On était assis avec des putschistes sans le savoir. Il y en a même qui disait au président de l’Assemblée nationale d’appeler le président de la Cour suprême pour prêter serment. On avait décidé que le premier ministre annonce le décès et que le président de l’Assemblée proclame la vacance du pouvoir et prêter serment. C’était le scénario.

Après, j’ai demandé où se trouve le corps. Ils m’ont dit qu’il est au camp. J’ai demandé s’il y avait une chambre froide au camp, on m’a dit non. Je venais d’envoyer un camion frigorifique pour la conservation de la viande, du poisson que je n’avais pas encore commencé à utiliser. J’ai proposé qu’on l’utilise pour garder le corps. Mais les gens étaient occupés par des affaires de poste. J’ai appelé le journaliste Boubacar Bah de la Rtg qui est venu avec un caméraman pour filmer la déclaration de vacance du pouvoir du président de l’Assemblée.

Le président de la Cour suprême, Lamine Sidimé a proposé qu’on le fasse le lendemain à midi pour remplir toutes les formalités de prestation de serment. C’était le scénario qu’on avait arrêté sans savoir qu’on était avec les putschistes notamment général Toto et Fodeba. J’ai dit allons-y, il ne faut pas rester à l’Assemblée à l’heure-là. Je suis sorti le premier. Et le petit matin, on apprend que les militaires ont pris le pouvoir. C’est pourquoi, Dadis avait dit qu’ils avaient ramassé le pouvoir à terre.

Le général Conté et moi, on s’était juré fidélité, de s’entraider. Chacun devait soutenir l’autre. Je devais tout faire, avec mes parents qui sont connus comme étant des marabouts, de faire bénédictions pour bien qu’il puisse finir son mandat dans de bonnes conditions, sans être honnis. Il y a eu beaucoup d’épreuves, mais il est décédé dans la douceur. On avait des liens très forts. C’est quand j’ai pris une poignée de terres pour verser sur sa tombe que j’ai cru réellement que venais de perdre à jamais mon ami. C’était très douloureux.

A suivre...

 

Abdoul Malick Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le Mercredi 22 décembre 2021 à 16:35