Mamadou Sylla parle : "Ce qui risque d’arriver si le Cnrd retarde…"

Guinée
Mamadou Sylla, président de l'UDG
Mamadou Sylla, président de l'UDG

CONAKRY-Quel bilan faut-il retenir des 100 jours du Comité National du rassemblement pour le développement (CNRD) ? La période de grâce est-elle terminée ? Si le bilan du colonel Mamadi Doumbouya est globalement salué, des inquiétudes demeurent. C’est le constat du président de l'Udg (union démocratique de Guinée). Dans une interview qu’il a accordé à Africaguinee.com, Elhadj Mamadou Sylla conseille la junte d’aller vite. L’ancien chef de file de l’opposition parlementaire aborde aussi la création de la Crief (cour de répressions des infractions économiques). Dans cet entretien l’ex chef du patronat guinéen évoque aussi le cas d’Alpha Condé, le retour d’exil annoncé de Sekouba Konaté et Moussa Dadis Camara.

 

AFRICAGUINEE.COM : Nous sommes à près de 100 jours depuis que le CNRD est au pouvoir. Quel bilan dressez-vous ?

MAMADOU SYLLA : Nous sommes d’accord qu’en démocratie, c’est la majorité qui élit le chef de l’Etat. C’est pourquoi, on dit que les coup d’Etat ne sont pas bons. Mais, parfois, il y a des coups d’Etat qui font exception. C’est le cas de celui du 5 septembre qui est salutaire. La majorité des Guinéens l’ont applaudi et cela a donné la légitimité à la junte. Il faut également souligner que le coup d’Etat n’a pas fait des victimes civiles contrairement à d’autres coups d’Etat auxquels nous avons assisté en Afrique.  Parfois même, les anciens dignitaires sont maltraités. Chez nous, le président déchu et aucun des anciens membres du gouvernement n’a subi de violence physique. Le Cnrd (comité national du rassemblement pour le développement) a annoncé que désormais la justice sera la boussole.

S’il faut énumérer le bilan, on peut citer la libération des prisonniers politiques, l’ouverture des frontières, le démantèlement des PA sur le long de l’Axe Hamdallaye- Bambéto-Coza-Kagbelen. Sur le plan politique, le Cnrd a autorisé les partis politiques de faire leur travail. Il y a également eu la mise en place du gouvernement au compte-goutte. Entre la nomination du Premier ministre et celle de l’ensemble des membres du gouvernement et les secrétaires généraux, il y a eu pratiquement 2 mois. Même hier (mardi 7 décembre), il y a eu de nomination des chefs de cabinet, ce n’est pas encore fini.

La lenteur dans les nominations que vous constatez serait-elle due à une volonté de chef de la junte de bien faire ou à des calculs politiques ?

On constate quand même de la lenteur dans les nominations. C’est une réalité. On peut quand même se féliciter que tous les membres du gouvernement soient des civils. Il n’y a pas un seul militaire sauf le secrétaire général à la présidence alors que le premier gouvernement d’Alpha Condé, il y avait des militaires notamment général Korka Diallo, général Mathurin Bangoura et général Toto. Colonel Mamadi Doumbouya a envoyé aussi 44 généraux à la retraite. Si ce n’est pas un militaire, je ne pense qu’aucun président civil peut oser faire autant. Il y a également commencé le nettoyage du fichier de la fonction publique. Plus de 6000 fonctionnaires ont été admis à faire valoir leur droit à la retraite. C’est dans notre pays que les gens refusent d’aller à la retraite en diminuant leur âge. Ailleurs, les gens sont pressés d’aller à la retraite.

Dans le bilan du Cnrd, on peut citer aussi la Charte de la transition. Qu’en pensez ?

La première fois que j’ai entendu parler de charte de la transition, c’est au Mali. Sinon, le coup d’Etat n’a pas besoin de charte parce qu’elle n’émane pas du peuple. Normalement, dès le lendemain du coup d’Etat, on devait connaitre la composition des membres de la junte. Jusqu’à présent, le Cnrd ne l’a pas fait, Colonel Mamadi Doumbouya est le seul maitre à bord. Il devrait aussi nous dire la durée de la transition, mais il a renvoyé cette question au CNT (conseil national de la transition). Alors que normalement, le Cnrd devait donner le calendrier depuis longtemps. Par ailleurs, je conseille surtout au Cnrd de ne pas haïr ou rejeter la classe politique parce que la vocation de la transition est essentiellement politique. Je conseille aux autorités de la transition de ne pas écarter les partis politiques. Ils doivent nous rapprocher pour qu’on puisse travailler ensemble.

On n’est pas des ennemis, aucun parti politique n’est contre le Cnrd. Nous tous avons salué leur prise du pouvoir et nous sommes prêts à les accompagner. La main que nous leur tendons et propre et franche. Ils doivent, eux aussi, nous accueillir les bras ouverts pour qu’on puisse échanger et se donner des idées pour la bonne marche de la transition. J’avoue que nous ne sommes au courant de rien, on n’est pas consulté.

En ce qui concerne la durée de la transition, le Cnrd a indiqué clairement que c’est au Cnt de la définir. Sauf l’installation de cet organe tarde à venir. Est-ce une source d’inquiétude ?

Vous savez les Guinéens s’impatientent. Quand quelqu’un a trop faim, il ne veut entendre que « venez manger ». Tu vas beau faire tant qu’il ne mange, vous ne pouvez pas vous comprendre.  Que ça soit la Cedeao, l'UA, l'Onu, les États-Unis, eux tous, demandent que la transition soit très courte. Il faut donc que le Cnt soit mis en place, mais cela retardé. (…) Je pense que c’est le gouvernement qui n’est pas prêt. Je les conseille, d’ici le 12 décembre, de faire en sorte que le Cnt soit constitué. A défaut, comme le lui confère la charte, le président peut nommer, en attendant, le président et les vice-présidents du CNT.

Cette lenteur dans la mise en place du Cnt vous inquiète-t-elle ?

Certes, il y a un bilan positif, mais il y aussi des inquiétudes. Tout le monde connaît mon franc-parler. Nous ne sommes pas arrivés aux critiques, j’exprime des inquiétudes et je fais de propositions.

Entre temps, le gouvernement a annoncé le transfèrement d’Alpha Condé à Dixinn. Comment avez-vous accueilli cela ?

J’ai salué le fait que l’ancien président soit transféré à Dixinn. Maintenant, on sait au moins où il est et ça diminue, au moins, les spéculations. C’est une semi-relaxe et je pense que c’est une bonne chose puisque la Cédeao demandait sa libération. Le Cnrd doit s’inspirer du cas de Amadou Toumani Touré (ATT) du Mali qui avait pris le pouvoir, et au bout de 18 mois, il avait organisé les élections. Apres les deux mandats de Konaré, ATT avait créé son propre parti, il s’est présenté et a été élu. Le colonel Doumbouya est jeune, il peut faire la même chose.

Et si la junte ignorait vos conseils. Qu’est-ce qui risquerait d’arriver ?

Il va y avoir beaucoup de personnes devant eux. Les gens vont commencer à critiquer y compris nous-mêmes. Tout le monde sait que j’ai toujours dit la vérité à l’ancien président. En 2010, j’ai tout fait pour qu’il soit élu, tout comme c’est le cas en 2015. Quand il a commencé à dévier, je suis venu lui dire carrément « je ne peux plus rester avec toi ». Il a tout fait ce jour, je lui ai dit que je pars. Comme il n’écoutait plus mes conseils, je me suis mis à critiquer. Pour le cas du Cnrd, nous continuons de leur accorder le bénéfice du doute.

Que pensez-vous de la création de la CRIEF ?

Je ne suis pas juriste, mais on dit que la CRIEF va juger tout le monde. Je sais aussi qu’il y a une loi qui accorde l’immunité aux anciens membres du gouvernement, au président et les députés.  Après avoir pris connaissance de la première ordonnance, je me suis demandé qui on va poursuivre dans ce cas ? quand on parle de détournement des deniers publics, cela renvoie aux commis de l’Etat. Par exemple, on ne va pas accuser un opérateur économique d’avoir détourné les deniers publics. Si tu ne m’as rien confié est-ce que tu vas venir me demander de compte ? Quelques jours après, il y a une autre ordonnance qui a donné les prérogatives de la Haute cour de justice à la CRIEF. Maintenant, cette Cour va juger tous ceux qui ont géré les deniers publics y compris le président, les ministres.

Que pensez-vous de l’annonce de l’ouverture du procès du 28 septembre, mais aussi du retour de Moussa Dadis Camara et du général Konaté ?

Vous savez qu’une délégation de la Cpi est venue récemment en Guinée. Ils ont dit que, dans 3 mois, si la Guinée ne peut pas juger le dossier du 28 septembre, ils vont s’autosaisir. Je crois que les deux anciens chefs d’Etat ont intérêt de rentrer au pays. S’ils ne rentrent pas, il est plus facile de les livrer à la Cpi.  Sekouba n’est pas loin de la Cpi, la France peut le livrer facilement. Et Dadis, on peut venir le prendre à Ouaga. Par contre, s’ils sont en Guinée, il va falloir de négociations. C’est ma compréhension.

Est-ce que la Guinée peut ouvrir ce procès en mars 2022 ?

On peut bien commencer. Quelque soit la distance, si tu commences chaque jour ça diminue. Mais si à chaque fois, tu dis que c’est loin, il faut que je me repose, tu risques de ne pas commencer. Si le procès ne s’est pas encore tenu, ce n’est pas la faute au Cnrd, même si on dit que l'Etat est une continuité.

 

Abdoul Malick Diallo

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 669 91 93 06

Créé le Jeudi 09 décembre 2021 à 10:17

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