Baadiko Bah : "il y a une volonté manifeste d’éteindre la classe politique…"

Guinée
Mamadou Bah Badiko leader de l'UFD
Mamadou Bah Badiko leader de l'UFD

CONAKRY- L’ancien député et leader du parti Union des Forces Démocratiques (UFD) vient de faire une « autopsie acerbe » de la transition en cours pilotée par le colonel Mamadi Doumbouya depuis le 05 septembre.

Dans une interview accordée à votre quotidien en ligne, Mamadou Baadiko Bah dénonce une volonté manifeste d’éteindre la classe politique de la part du CNRD. S’interrogeant sur le silence du chef de la junte par rapport à la déclaration des biens, ce leader politique met aussi en garde contre l’émergence d’un leader “solitaire”.

Dans cet entretien, M. BAH épluche également la récente sortie médiatique du colonel Mamadi Doumbouya et revient sur les tractations en cours pour le CNT. Mamadou Baadiko Bah évoque aussi sa récente rencontre avec Cellou Dalein Diallo.

AFRICAGUINEE.COM : Que pensez-vous de la récente sortie médiatique du Colonel Mamadi Doumbouya ?

MAMADOU BAADIKO BAH : Par rapport à la question sur les critères qui ont prévalu à la formation du gouvernement, il a expliqué que le choix s’est fait de façon impersonnelle par rapport à lui. Il a dit que ce ne sont pas des connaissances ou des amis à lui. C’est déjà un bon éclaircissement. Seulement, il a dit que tout Guinéen peut être nommé, je dis là qu’il y a une nuance à apporter puisque ce n’est pas parce que quelqu’un est venu faire sa propre propagande devant une commission pour dire qu’il peut tout faire et n’importe quoi, ce n’est pas forcement la bonne personne. Dans un Etat de droit, normalement, toutes les références annoncées par les candidats doivent être, en principe, vérifiées par les services compétents. Le Cnrd (comité national du rassemblement pour le développement) était totalement souverain par rapport à ces choix-là. Il y a eu un cas sur un des ministres où les gens ont relevé qu’il y avait des graves conflits d’intérêts avec, non seulement l’État, mais aussi le ministère qu’il dirige.

A ce niveau, il y a un gros questionnement puisqu’en démocratie, on évite de nommer de gens à postes dans lesquels ils peuvent se retrouver en conflit d’intérêts avec la puissance publique. Là il n’y a pas de réponses. Dire seulement que ce sont des Guinéens ne nous a pas paru suffisant pour expliquer une telle décision. Il insiste toujours que ce sont des Guinéens, je suis d’accord, mais les hommes et les femmes qu’il faut à la place qu’il faut. C’est essentiel pour réussir la mission qu’est de relever le pays de ses ruines après toutes les périodes dramatiques que nous avons connues. Sur ce plan, le Gouvernement sera jugé à travers les actes concrets qui seront posés pour une population qui est dans la misère et presque le désespoir. Avec l’espoir qui renaît, en jugeant le maçon au pied du mur, on espère qu’il fera une belle construction.

Est-ce que vous attendiez à une telle équipe ? Sinon étiez-vous favorable à un gouvernement d’union nationale ?

Nous avons toujours été opposés aux idées du partage du gâteau puisqu’en Guinée c’est ça le drame. Il faut qu’on sache que, non seulement, il n’y a pas de gâteau à partager et qu’il y a une situation qui est extrêmement difficile. Aujourd’hui, Le pays est surendetté. Après l’obtention du PPTE en 2014, la Guinée s’est sérieusement rendettée sans aucune contrepartie dans le pays. Il faut que les gens comprennent qu’en réalité c’est une période de sacrifice pas seulement pour la population qui a énormément souffert avec l’explosion des prix sur le marché. Malheureusement, les gens perçoivent les ministères comme étant une mangeoire. Nous sommes pleins d’espoir que le colonel Mamadi Doumbouya va enfin mettre les choses sur les rails. (…) Il avait quand même prévenu qu’il ne voulait pas de toute la classe politique ancienne sans faire aucune distinction entre ceux qui ont géré et ceux qui n’ont pas géré et ceux qui auront éventuellement des comptes à rendre et ceux qui n’en ont pas. Tous ont été mis dans le même sac. Au début, on avait pensé que la démarche aurait été rassembleuse, distinguer la bonne graine de l’ivraie. Apparemment, la méthode était de mettre tout le monde dans le même sac et de fabriquer une nouvelle classe politique. Nous savons absolument tous que c’est impossible. On va retomber de façon certaine dans les mêmes anomalies que les systèmes précédents. L’âge n’est pas un facteur de pureté. C’est l’État de droit fort qui permet d’éviter que des dérives ne s’installent et que des gens n’utilisent les biens publics à leur seul profit.

Avez-vous des craintes que le futur le CNT limite éventuellement l’âge des candidats aux prochaines élections ?

On n’a pas à redouter la limitation d’âge. Ça ne figure pas dans la charte de la transition qui, en principe, est le guide. On n’a absolument aucun problème s’il y a limitation de fait que nous avons suffisamment des jeunes cadres au sein de l’Ufd très éveillés, engagés et avancés pour occuper n’importe quel poste y compris celui du président de la République.

Vous serez donc pas fâché par une éventuelle limitation d’âge ?

Il n’y aura de problème, mais on est obligé de répéter avec force, il ne faut pas faire des lois directives, c’est à dire dirigées contre pour arranger ou gêner tel ou tel individu. Ce n’est absolument pas productif. Nous ne cesserons pas de le rappeler, nous l’avons rappelé à l’ancien président Alpha Condé qu’il avait dirigé la rédaction d'un passage au CNT en 2010 qui levait, à son profit, la limitation d’âge qui existait dans la loi fondamentale. Vous avez vu jusqu’où ça nous a conduit. En même temps, l’exemple ivoirien est dans nos mémoires, on a fabriqué au nom de l’ivoirité un texte qui visait exclusivement un individu et vous avez vu que c’est la guerre civile qui s’en est suivie. Les lois sont faites pour l’intérêt général et qui s’appliquent à tous et à toutes et non pas uniquement ciblées quelques personnes. Ça ne marchera pas.

Sur 81 membres au CNT, la Charte accorde un quota de 15 places aux 181 partis politiques agréés. N’est-ce pas un mépris à l’égard de la classe politique ?

Ce n’est pas un mépris, c’est une volonté manifeste d’éteindre la classe politique. Je rappelle que le politique, c’est fixer des objectifs et les conditions dans lesquels ces objectifs doivent être atteints. Et le technicien ou le technocrate c’est celui qui exécute une tache. De toutes les taches qu’on a citées, le technicien n’exécute qu’une seule. S’ils estiment qu’on peut se passer de la définition d’une politique, c’est leur problème. Ils feront leur propre expérience. Nous avons dit à cet égard qu’on attend toujours la feuille de route de la transition. Le gouvernement est installé, on devrait avoir, au moins, la feuille de route pour savoir à quoi on s’engage.  Nous sommes obligés de les rappeler un principe qui est universel qui dit que 2 ou 3 décisions ne font pas une politique c’est très important à savoir.

Au cours d’une rencontre avec les diplomates du G5, le Premier ministre Mohamed Beavogui a indiqué que dans 30 jours au maximum le chronogramme de la transition sera dévoilé. Cela vous rassure-t-il ?

On attend. Mais là aussi, le président a évoqué la durée de la transition en nous disant que c’est le CNT qui va fixer. Je ne sais pas si vous vous rendez compte le conflit d’intérêts énormes qu’il y a demandé à une chambre non élue, cooptée par le Cnrd de fixer la durée de son propre mandat. Il y a une véritable anomalie de principe et on verra bien ce qu’ils vont faire. C’est une anomalie que nous ne pouvons pas ne pas relever.

Si les membres du Cnrd, la durée de la transition sont méconnus jusqu’à date n’est-ce pas en partie par la faute de la classe politique de n’en avoir pas posé cette exigence à la junte ?

Nous en avons parlé et on a réclamé, il faut qu’on sache qui dirige le pays. On a mis en garde contre l’émergence de leader solitaire. Si sérieux, si engagés, si patriotes qu’ils sont, un leader solitaire l’itinéraire a toujours été le même. Ça devient un pouvoir personnel, après un pouvoir autoritaire et ensuite, la dictature, le cheminement est implacable. Dès l’instant que ce ne sont pas des équipes connues et responsables qui gouvernent, que tout repose sur les épaules d’un individu, l’issue est certaine, ça finit toujours par la dictature.

Le chef de la junte a promulgué la Charte de façon unilatérale. Pourquoi la classe ne l’a pas dénoncée ?

Je suis désolé, mais on a dénoncé dans la Charte l’énorme recul par rapport à la déclaration des biens de tout le personnel dirigeant. Nous, nous l’avons réclamé jusqu’au conseils communaux. On n’a pas du tout été entendu. On nous a dit que les gens vont jurer sur le Coran et la Bible, je dis que nous sommes dans un Etat de droit, laïque et même dans les Etats religieux, il y a des lois qui répriment un certain nombre de choses. Il est vain de penser qu’on va exiger à des gens le respect de la chose publique pendant qu’on n’a pas de lois sur la déclaration des biens qui est un élément dissuasif majeur et qui est adopté par tous les pays africains engagés sur la bonne voie. Je rappelle que le général Bouhari a déclaré ses biens. C’était le premier à le faire au Nigeria, il l’a fait solennellement et cela a été applaudi dans le monde entier. Ce qui fait qu’il jouit d’un respect religieux de ses pairs y compris en Occident.  Même Georges Weah, le footballeur devenu président, a déclaré ses biens. Macky Sall qui ne se prétend pas un réformateur révolutionnaire, il l’a fait aussi. Mahamadou Issoufou, notre grand frère de la Feanf, a déclaré ses biens contrairement à l’ancien président Alpha Condé. C’est devenu incontournable aujourd’hui.

Selon vous pourquoi le Cnrd a ignoré ce principe en matière de bonne gouvernance ?

Ici on contourne la question. J’en profite pour le dire, il y a presque un consensus en Guinée pour ne pas qu’il y ait déclaration des biens. Tous ceux qui pensent exercer, un jour, un petit pouvoir, ils espèrent bien qu’il n’y aura pas de déclaration des biens et qu’ils vont pouvoir voler comme ils le peuvent.

En 2010, j’avais déclaré mes biens et j’étais prêt. J’avais apprêté toute la documentation sur les revenus que j’ai engrangés depuis que je travaille dans les années 69-70. Si les gens refusent de déclarer leurs biens ce qu’ils espèrent bien arriver à la mangeoire, se sucrer, régler leurs problèmes, s’enrichir sans avoir une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Est-ce que vous savez que les jeunes des partis politiques, (Fonajef) sont violemment opposés à la proposition de notre délégué, Mamadou Billo Bah, d’inclure la déclaration des biens pour, selon eux, ne pas fâcher les militaires. Voilà donc des jeunes qui défendent l’État prédateur, corrompu puisqu’ils espèrent bien un jour arriver aux affaires pour faire exactement ce qui a causé la perte de la Guinée, le pays le plus corrompu du monde.

Selon Transparency international, la Guinée est le 3e pays le plus corrompu en Afrique de l'Ouest.

Moi, je dis qu’on est le dernier. Il n’y a pas un seul axe de la vie quotidienne qui n’a pas un relent de corruption et d’enrichissement illicite via un petit pouvoir que l’on possède. Je ne parle même de gens à Dubreka qui spolient des simples citoyens par des abus de pouvoir.  C’est tragique pour ce pays. Depuis 2010 que nous en parlerons, on est les seuls à défendre ce principe de déclaration des biens, il n’y en a pas d’autres. (…) On est en droit de traiter de voleur n’importe quel dirigeant qui ne veut pas déclarer ses biens en vertu des dispositions légales. L’ancien président Alpha Condé dans son 3e mandat n’a pas osé gommer la disposition sur la déclaration des biens. Donc on ne peut pas comprendre que le colonel Mamadi Doumbouya dont nous ne doutons absolument pas de l’honnêteté qui se bat contre la corruption soit silencieux devant le cri de cœur que nous lançons. Il faut se donner les moyens légaux de réprimer les abus sur la fortune publique. Ça ne demande qu’une ordonnance pour commenter la charte. On ne peut pas prendre ses déclarations au sérieux tant qu’on ne voit pas des dispositions légales sur la déclaration des biens.

Est-ce qu’on peut dire aujourd’hui que le chef de la junte n’est pas en train de faire ce qu’il a promis ?

Non, on n’est pas en train de dire ça, mais il ne se donne pas les moyens de sa politique. Ce que nous craignons ce que le jour où réellement il va chercher empêcher les gens de dilapider les biens publics, ce sont eux qui vont le dévorer. S’il ne se donne pas les moyens de lutter contre eux légalement sur la base de l’État de droit, ce sont eux qui vont le dévorer.

Revenons au CNT. Comment se fait la désignation des représentants des partis politiques ?

La réaction dispersée des partis politiques c’est une situation que nous déplorons. Je vous rappelle que le président Alpha Condé avait dit qu’il allait en finir avec l’opposition. Il faut reconnaître qu’il n’était pas loin de son but. Le 5 septembre a trouvé une classe politique complètement divisée, on n’a pas eu à cette époque-là une plateforme de revendication commune. On a assisté à tout cela en simples spectacles. Mais je vous dis que depuis le mois de mai 2021, nous avons tenté de rapprocher l’opposition parlementaire à l’opposition extraparlementaire, notamment nos frères et amis de l’Anad. En vain.

Pourquoi ça n’avait pas marché ?

Ça n’avait pas marché puisque les gens mettaient en avant des considérations de toute sorte en disant qu’ils ne reconnaissaient pas l’Assemblée.  

Il y a quelques jours la réunion des coalitions politiques s’est mal tournée. Qu’est-ce qui s’est passé ?

C’est le président de la Cored qui nous a dit que le président de l'Ufdg arrivait pour des discussions politiques dans le sens que nous souhaitions. Le matin, on est venu et on a discuté de l’ordre du jour éventuel, comment on allait déblayer le terrain, quelles sont les bases pour travailler en commun. Cellou Dalein Diallo est arrivé avec quelques-uns de ses collaborateurs, malheureusement, il s’est apparu qu'il y avait un gros malentendu. Sur la base de ce que nous avait dit le président de la Cored, nous avions pensé que c’était une discussion entre coalitions pour aller de l’avant dans le sens de créer les forces vives. Le président de l’Ufdg a dit qu’il n’était pas venu dans ce cadre-là, plutôt dans un cadre personnel pour saluer Elhadj Mamadou Sylla. Il avait dit qu’il n’avait pas le mandat ni de son parti, ni de l’alliance Anad à laquelle il appartient. Sur ce, il a demandé à se retirer. Donc, on a compris qu’il y avait un gros malentendu entre le facilitateur qui est Dr Ousmane Doré, Elhadj Mamadou Sylla et Cellou Dalein Diallo.

Depuis cette date est ce qu’il y a eu de tentative de rapprochement de part et d’autre entre la Cored et l’Anad ?

Je pense que c’est M. Ousmane Doré qui aurait dû continuer. Mais il faut dire qu’entre temps, il y a eu quand même énormément de sortie médiatique de nos amis de la Cored contre le président de l’Ufdg, ce qui ne nous a pas paru opportun. Lorsqu’il y a un malentendu comme ça, on a tous intérêt à rapprocher les points de vue. Nous n’avons pas apprécié le fait que nos amis de la Cored soient lancés dans une campagne médiatique contre le président de l'Ufdg puisqu’il n’est pas seul responsable de ce qui s’est passé. Cela veut dire que la rencontre n’a pas été bien préparée.

Vous avez rencontré Cellou de quoi avez-vous parlé ?

On se rencontre, on échange. Nous avons des préoccupations communes. Nous ne sommes pas dans les mêmes partis, mais on a de points d’intérêts communs sur le plan de la politique guinéenne. Donc, c’est tout à fait normal qu’on se retrouve et qu’on échange. Nous avons toujours plaidé le rapprochement, la tolérance pour qu’on puisse arriver à un objectif de reconstruction d’un ensemble politique qui soit cohérent et qu’il y ait des objectifs clairs dans le sens d'appuyer le Cnrd dans ses efforts de réformer le pays.

Peut-on déduire par-là que vous êtes dans la posture du médiateur de la classe politique pour une éventuelle création des forces vives ?

Non, on ne se pose dans cette posture puisqu'elle est toujours très mal comprise. Les gens pensent toujours qu’on prie pour sa chapelle, on suit ses intérêts personnels. Mais sachez que tout ce qu’on peut faire pour faire comprendre à nos collègues des autres mouvements politiques que c’est un suicide collectif- voilà d’un côté la junte qui veut à tout prix marginaliser les partis politiques, de l’autre, les partis politiques qui s’entredéchirent. Le Cnrd ne peut pas avoir de meilleur cadeau si tel était son objectif.

Y a-t-il risque de clash entre le Cnrd et la classe politique ?

Là-dessus, je pense qu’il faut positiver. A force de crier apparemment, ils nous ont entendu. Puisque le ministre du ministre de l’Administration du territoire a convié les coalitions politiques à une réunion. J’espère que le dialogue s’engage.

A suivre...

Interview réalisée par Abdoul Malick Diallo

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 669 91 93 06

Créé le Vendredi 19 novembre 2021 à 10:24

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