Transition : les Guinéens ont besoin de grands leaders

Libre opinion
Ousmane Diallo
Ousmane Diallo

Une analyse sérieuse des soixante dernières années démontre clairement que l’excès et la concentration des pouvoirs dans les mains d’un seul individu débouche sur des dérives pour le peuple. La sentence de Lord Acton défie le temps et l'espace : « le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument. »

Pour passer d’un régime autoritaire vers un régime démocratique, les acteurs jouent un rôle exceptionnellement supérieur à celui exercé par les instituions. Mahoney James et Snyder Jack voient juste : « durant les périodes de transition démocratique, l’impact causal des contraintes institutionnelles est souvent mis de côté, ce qui élargit la marge de manoeuvre des acteurs. »

En Afrique du Sud, Nelson Mandela choisira de quitter la présidence, après un unique mandat au pouvoir, en cédant son fauteuil à Thabo Mbeki en 1999. À son tour, ce dernier fera deux mandats au pouvoir avant que Jacob Zuma ne prenne sa place en 2009. 

Au Ghana, après avoir été élu en 1992 et 1996, Jerry Rawlings choisira, lui aussi, de s’incliner face à la constitution ghanéenne de 1993 qui limite le nombre de mandats à deux. C’est ainsi que son concitoyen John Kufuor lui succèdera suite à la présidentielle de 2000. 
Si le Benin a pu réussir sa transition démocratique, c’est parce que Mathieu Kerekou, président sortant qui était démocratiquement élu en 2001, a accepté et reconnu la victoire de son adversaire Yayi Boni aux élections de 2006. À son tour, Yayi Boni fera la même chose en 2016 en cédant son fauteuil au président actuel Patrice Talon. Tant que les dirigeants n’acceptent pas de perdre, la transition démocratique échouera. 

Au Sénégal, personne ne peut nier le fait que leur modèle démocratique soit le fruit du leadership de leurs premiers dirigeants : Léopold Sédar Senghor et Abdou Diouf. Ce faisant, ils ont contribué à l’enracinement d’une culture démocratique dans leur pays.

En science politique, on parle de la « path dependency » (la dépendance au passé) qui renvoie à l’idée selon laquelle le passé impacte le présent. Chaque événement politique, positif ou négatif, qui se produit dans un pays a une incidence sur sa trajectoire et son devenir. Les contraintes du présent tirent ainsi leur source dans des expériences du passé.

En revanche, en Guinée, l'échec des transitions antérieures s'expliquent par la prise de décisions politiques anti-démocratiques sous les régimes de Lansana Conté et Alpha Condé. Ces décisions sont bien connues des Guinéens : violation de la constitution, absence du principe de la séparation des pouvoirs, manque de dialogue entre le pouvoir et l’opposition, élections qui ne sont libres et transparentes que sur papier, etc. 

Alpha Condé, l’opposant historique devenu Président en 2010, aurait bien pu être l’homme de la modernisation de la vie politique, l’homme de la rupture. Il a définitivement raté ce rendez-vous historique avec et pour le peuple de Guinée.

« Malheureusement, comme le constate Amadou Sadjo Barry, professeur et chercheur en éthique des relations internationales, en Guinée, au Mali comme au Tchad, les logiques individuelles ont amputé le pouvoir de sa dimension publique. Ces coups d’État soulignent l’échec des transitions précédentes à émanciper les États de leurs dirigeants et à consacrer la rupture avec les modalités autoritaires et patrimonialistes de la gouvernance politique. »

Dans la NBA (championnat de Basket américain), l'impact positif du leadership de Lebron James sur le reste de ses coéquipiers est tel qu'il a permis à chacune des équipes où il a joué de remporter au moins un titre (Cleveland, Miami, Los Angeles).  
Personne ne peut sous-estimer le palmarès (individuel et collectif) du footballeur Cristiano Ronaldo en Champions League (compétition entre les meilleurs clubs européens). En sport comme en politique, les vrais leaders font vraiment la différence. Poursuivons.
Le 5 Septembre 2021, le colonel Mamadi Doumbouya arrache le pouvoir des mains d’Alpha Condé. « Or, justifie le Chef des forces spéciales, c’est parce que le respect de notre dignité est bafoué depuis 1958 par une minorité qui confisque le pouvoir et ses avantages économiques que nous avons pris l’initiative, convoqués par le sens du devoir, de créer les conditions d’un nouveau départ politique et social. » 

En prêtant serment le 1er Octobre 2021 sur la charte de la transition promulguée le 27 Septembre 2021, le colonel Doumbouya devient Président d’une transition qui se veut démocratique. La page Alpha Condé est officiellement tournée.
Dans cette nouvelle donne, ce sont les institutions créées par le Président de la transition, le colonel Mamadi Doumbouya, à travers la charte de la transition, qui limiteront ou encadreront ensuite les choix possibles que peuvent effectuer les autres acteurs (formels ou informels, nationaux ou internationaux). 

Quand la charte précise que ni les membres du comité national du rassemblement et du développement (CNRD) ni ceux du comité national de la transition (CNT) ne peuvent participer aux scrutins locaux ou nationaux qui seront organisés à la fin de la transition et que cette disposition n’est « susceptible d’aucune révision », cela a forcément une incidence directe à la fois sur la perception qu’ont les citoyens envers le nouveau pouvoir, le poids des pressions externes (CEDEAO, etc.) sur la junte ainsi que sur le calcul et les stratégies des prétendants au fauteuil présidentiel. 
À bien écouter les discours du Président de la transition, Mamadi Doumbouya, et suivre attentivement les actions qu'il a posées depuis sa prise du pouvoir (libération de prisonniers politiques, consultations nationales, annonce de l’audit des comptes publics, nomination d’un Premier Ministre, Mohamed Béavogui, dont le parcours force le respect), de plus en plus de Guinéens estiment que l’espoir est permis cette fois-ci. La force des institutions dépend surtout de la grandeur des hommes qui y travaillent. 

En effet, quelque soit le pays, la qualité et l'impact du leadership des dirigeants au pouvoir sont essentiels pour fixer le cap : diriger par l'exemple, définir et hiérarchiser les priorités, choisir et responsabiliser les hommes et femmes du pays les plus méritants pour, à la fois, la conduite des affaires de l'État et la défense de l'intérêt général des citoyens, etc. 

La huitième édition du lexique des sciences sociales précise : « le leadership désigne à la fois le statut et le comportement de la personne assurant la conduite du groupe. » 

Cela suppose que la réussite de la transition ne dépendra pas uniquement de la simple volonté de son président. Elle dépendra aussi du leadership, du courage, du patriotisme et de l’intégrité des hommes et femmes qui auront la lourde responsabilité de conduire les autres organes de la transition : le CNRD, le Gouvernement ainsi que le CNT. 

À Mamoudou Gazbo de nuancer : « le leadership et la qualité des interactions entre acteurs politiques sont extrêmement importants pour la survie de la démocratie naissante. Mais le simple volontarisme n’est pas explicatif dans la mesure où les acteurs agissent dans des contextes institutionnel, économique et politique qui affectent leur volonté. »  

Par ailleurs, dans « Afrique : L'unité de mesure démocratique »Roger Danioué nous éclaire davantage sur la fonction vitale de l’éducation civique en démocratie : « l’instruction civique inculque les principes du système politique et développe les qualités du citoyen en le rendant fidèle aux règles du jeu. Platon, Aristote, Montesquieu, Rousseau, Nietzche, pour ne citer que ces monuments de la pensée, s’accordent tous sur un point fondamental : sans éducation civique, la démocratie est perdue. » 
La bonne nouvelle en Guinée

Dans « antifragile », le brillant auteur Nassim Taleb défend une idée profonde : tout système a besoin de désordre, d’agitation, de volatilité et de défis pour grandir, progresser, voire se surpasser. Pour lui, « l’absence de défis dégrade le meilleur des meilleurs. » 

Cela dit, en étant confrontés à de multiples défis sur une très longue période (1958 - 2021), certains Guinéens semblent avoir appris de leurs erreurs du passé et, mieux encore, d’autres donnent même l'impression d'avoir gagné en maturité politique. Au fond, Taleb nous permet donc de comprendre que, contrairement à ce que nous pourrions imaginer, la Guinée est, plus que jamais, sur la bonne voie. 

Ce qui nous permet de formuler six (6) propositions qui constituent le point de passage pour que la Guinée se développe enfin à la hauteur de son plein potentiel :

1- Respecter les principes de la démocratie et de la bonne gouvernance.

2- Réhabiliter la fonction citoyenne. 

3- Construire, promouvoir et accepter une identité nationale commune.

4- Instaurer la méritocratie, moyen le plus juste et équitable pour dépolitiser le processus de recrutement des cadres au sein l'administration publique. 

5- Implémenter un système qui permet la séparation, autant sur la forme (les textes) que sur le fond (allocation des budgets), des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. 

6- Rompre avec la culture de la violence et de l’impunité à travers une justice indépendante et impartiale en laquelle les citoyens ont confiance. Sans cette croyance au « système », le régime en place devient forcément fragile. 

Pour y parvenir, les Guinéens ont besoin de grands leaders non seulement pendant la période de transition, mais aussi après l’élection du prochain président de la République. Parce que sans de grands leaders, pas d'institutions fortes. Sans institutions fortes, pas d’alternances au pouvoir. Et sans alternances au pouvoir, pas de démocratie.

Ousmane Diallo © réside et travaille entre la Guinée et le Canada. Titulaire d’une maitrise en politique comparée de l’université d’Ottawa, il s’intéresse aux questions d’instrumentalisation identitaire, de transition démocratique et de leadership politique sur le continent africain, et plus particulièrement en Afrique francophone.

Créé le Samedi 09 octobre 2021 à 12:37