Sadio Barry parle : "S’il est avéré qu’on a trouvé 300 millions d’euros chez Alpha Condé…"

Guinée
Sadio Barry, leader du parti BAG
Sadio Barry, leader du parti BAG

CONAKRY-Quel sort devrait-on réserver au président déchu Alpha Condé ? Faut-il exclure les promoteurs du troisième mandat des organes de transition ? Quelle durée la transition devrait-elle prendre ? Sadio Barry, président du parti Bloc pour l’Alternance en Guinée (BAG) a brisé le silence. Ce guinéen de la diaspora s’est prononcé aussi sur les concertations nationales, censées définir la feuille de route de la transition.

Dénonçant les manœuvres de la CEDEAO qui, dit-il, manigance pour un retour d’Alpha Condé, il conseiller le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) de former un Gouvernement sans plus tarder.  M. Barry demande au colonel Mamadi Doumbouya de faire « attention » à l’ancien système, qui risque de le prendre en otage. Dans cet entretien qu’il a accordé a accordé à Africaguinee.com, ce leader politique plaide également pour le « jugement » du président renversé, qui selon lui, a trahi son serment. Interview exclusive.

 

AFRICAGUINEE.COM : A un moment donné, vous étiez dans des démarches pour l’obtention de l’agrément de votre parti BAG (Bloc pour l’Alternance en Guinée). Où en êtes-vous ?

SADIO BARRY : Notre parti, le BAG est enregistré depuis le 01 août 2016. Malgré toutes les démarches que nous avions menées, les autorités avaient refusé de nous accorder notre agrément. On nous avait demandé de prendre l’engagement de ne pas rejoindre l’opposition. Je connais deux leaders politiques qui ont obtenu leur agrément en signant cet engagement. En ce qui me concerne, je leur avais répondu que je vais signer l’engagement de ne pas combattre Alpha Condé s’il exerce le pouvoir dans l’esprit de son serment. Cela n'était pas suffisant pour eux. Alpha Condé a exigé que j’amène un parent d’une certaine notabilité qui prendrait l’engagement pour moi que je ne vais pas m'opposer à lui. Il nous a dit que nous devons aller voir Kenema (décédé, ndlr) chef du service des renseignements à la présidence, je n’ai pas accepté.

Quand j’ai compris qu’il ne voulait pas me délivrer un agrément sinon qu’en me compromettant, j’ai décidé d’engager un recours à la Cour de justice de la Cedeao. Après avoir examiné notre requête, cette Cour a rendu son verdict nous autorisant à exercer nos activités politiques. Elle avait même condamné l’État guinéen à nous délivrer l’agrément et à nous rembourser tous les frais que nous avons payé pour la procédure. L'Etat guinéen du RPG a refusé d’appliquer l’arrêt de la Cour de justice de la Cedeao. Quand l'Agent judiciaire de l’Etat a notifié cet arrêt au Ministre de l’Administration, Boureima Condé a dit que tant le président Alpha Condé en personne ne l’ordonne pas, il ne le fera pas. Comme les Arrêts de la Cour de justice de la Cedeao sont exécutoires, nous avons immédiatement commencé à exercer nos activités.

C’est Alpha Condé en personne qui vous avait appelé pour vous demander de signer un engagement ?

Alpha Condé ne m’a pas directement appelé. Il y a eu des intermédiaires, notamment, Bantama Sow, Amadou Damaro Camara, Senkoun Kaba.

Vous connaissiez ces gens-là avant ?

Je connais très bien Damaro et Senkoun Kaba, le chef protocole de la Présidence. Entre 2009 et 2010, Senkoun a passé un moment chez moi en Allemagne.

Vous avez suivi comme tous les Guinéens le coup d’État qui a renversé Alpha Condé le 05 septembre. Vous y attendiez-vous ?

On peut s’en réjouir, mais on ne s’y attendait pas. Vous savez que les Guinéens ne croyaient pas que notre armée était capable de déposer un président en exercice. D’autant plus qu'Alpha Condé a tribalisé l’armée et l’Administration à outrance, il n’y avait plus aucune possibilité, pensait-on.

Certains estiment que le président déchu a lui-même creusé sa propre tombe sans même le savoir. Qu’en dites-vous ?

La seule bonne chose qu'Alpha Condé a faite, c’est d’avoir créé les Forces spéciales. En créant les forces spéciales, il a commis une erreur monumentale. Il n’a pris en compte que la dimension ethnique sans prendre en compte l’esprit de formation des concernés. Etant légionnaire, le colonel Mamadi Doumbouya fait partie de ces militaires qui ont été bien formés en France avec l’esprit de défendre avant tout le peuple et la patrie. Les légionnaires sont toujours en guerre pour défendre la patrie. Quand il est revenu en Guinée, on l’a envoyé au Sénégal, puis en Israël pour parfaire sa formation. Donc, il fait partie des rares militaires guinéens qui ont un esprit républicain. Le colonel Doumbouya n’est pas dans l’esprit ethnique, c’est un républicain et cela a été notre chance.

Entamées depuis le 14 septembre, les concertations se poursuivent au Palais du peuple. Comment vous voyez cette démarche de la junte ?

Dans le contexte où l’on se trouve, cette démarche est compréhensible voire louable pourvu qu’on en arrive à des choses sérieuses et consensuelles. Cependant, ils doivent faire attention et présenter vite un Gouvernement, parce que si on reste dans les consultations interminables, la communauté internationale aura le sentiment que les militaires n’arrivent pas à former un gouvernement. Cela augmente les inquiétudes au niveau international. C’est pourquoi la pression s’accentue sur la junte pour confier la transition à un civil. Il faut que le colonel Doumbouya comprenne cela et être capable de prendre les décisions. Le CNRD (comité national du rassemblement pour le développement) incarne aujourd’hui l’Etat, ils n’ont qu’à l’exercer.

Pour éviter les erreurs du passé est-ce qu’on ne doit pas être un peu plus patient pour aller sur des bases solides ?

Comme je l’ai dit tantôt, les démarches du Cnrd sont louables. Il faut savoir qu’il ne s’agit pas d’une entreprise quelconque ici, c’est un Etat qu’ils ont en main, ils doivent exercer le pouvoir. On ne peut pas passer des semaines à faire des concertations, finalement on tombe dans un show. Un expert des Nations Unies m'a appelé avant-hier pour me dire qu’on a le sentiment que les militaires n’arrivent pas à s’entendre sur un gouvernement, il y a des hésitations et donc entre eux ça peut péter à tout moment. La vérité est que si le colonel Doumbouya continue à tarder à mettre en place une équipe gouvernementale, la communauté internationale va être plus exigeante pour son départ. Je vous assure, ils vont exiger qu’il y ait un gouvernement civil. Et si le Conseil de sécurité des Nations Unies se mêle, les militaires ne pourront plus rien. C’est maintenant qu’ils doivent agir. Les forces vives de la Nation sont prêtes à les soutenir et à les accompagner pourvu qu’ils agissent maintenant.

Êtes-vous vous allés aux concertations ?

J'ai été 3 fois aux concertations. On a pu voir que le fait qu’il continue à trainer, c’est l’ancien système qui est en train de gérer ces concertations. Je prends l’exemple des Guinéens de l’extérieur. Le président du Cnrd nous a fait appel samedi pour nous convier à une rencontre mardi. On prend les tickets sans réservation qui coûtent extrêmement chers. Parce qu’iI faut faire un test Covid rapide et prendre un billet. Vous payez cher en Occident pour un test Covid en moins de 24 h. Vous arrivez à Conakry, on vous dit que c’est le ministère des Affaires étrangères qui vous donne l’accès à la concertation, ces mêmes gens qui ségrégaient une partie des Guinéens, les gens du Rpg Arc-en-ciel qu’Alpha Condé a mis en place et qui continuent de gérer. Le département a constitué 80 cartes pour tous les Guinéens de l’extérieur alors qu’il y en avait plus d’une centaine qui était venue répondre à l’appel du colonel Doumbouya. Sur les 80, ils retirent 30 cartes pour le ministère des Affaires étrangères. En réalité c’est pour donner ces cartes à leurs proches.

Sur les 50 restantes, ils retirent encore 20 cartes pour « les Guinéens de la diaspora résidant en Guinée ». Comprenez-vous cette expression, « Diaspora résidant en Guinée ! » ? Parmi ceux-ci, ils nous présentent le chef du cabinet du même ministère. Des gens qui sont revenus en Guinée avec l’arrivée au pouvoir du Rpg Arc-en-ciel en 2010 et qui occupent des postes dans la haute administration ici, sont encore présentés comme de la diaspora quand il s’agit de partager quelque chose. C’est la même équipe qui a aidé Alpha Condé à violer la Constitution qui continue de gérer toutes les affaires.

Pour le reste des cartes, 30 désormais réservées à des centaines de Guinéens venus de l’extérieur qui ont payé cher pour voyager, ils ont choisi les gueulards sur les réseaux sociaux pour ne pas être dénoncés. Une fois dans la salle, ils ont sorti un discours à la rédaction de laquelle ils ont participé au Ministère des affaires étrangères. C’est le seul discours qui devait être lu pour toute la diaspora. Quand le colonel est entré dans la salle, Fanta Cissé, la secrétaire générale du ministre des Affaires étrangères a lu les noms de gens qu'elle a sélectionnés, contre toute attente, comme si les autres ne sont pas importants. Ensuite, ils ont sorti une liste de personnes qui doivent intervenir en violation de ce qui avait été arrêté auparavant. La même chose s’est passée avec les organisations de la Société civile. Ils ont sorti une liste de gens qui vont prendre la parole notamment le groupe de Dansa Kourouma qui s’est livré à un show démagogique dans la salle. C’est devenu une magouille à caractère ethnique. J’invite le Cnrd à mettre fin à cette pagaille. Il faut que le colonel Doumbouya sache qu’il est en train d’être pris en otage par le système qu’il a voulu enlever.

Aujourd’hui, le débat tourne beaucoup autour de la durée de la transition. Votre avis ?

On n’a pas de Ceni, ni de fichier électoral crédible. Il y a un haut responsable du régime Alpha Condé qui m’a dit personnellement, « nous allons être acteurs de la situation ». Vous savez que des poids lourds comme Cellou Dalein Diallo ont accepté d’aller aux élections, la Cedeao estime qu’il n’y a pas de raison qu’on n’aille pas avec le même fichier dans 6 mois pour sortir la Guinée de la transition. Si tel est le cas, le Rpg va toujours continuer de s’imposer sur la scène politique guinéenne, ayant une majorité truquée dans le fichier électoral ancien. En cas de deuxième tour, les électeurs du Rpg feront partie de ceux dont les voix seront déterminantes pour le choix du prochain président. Ce serait une erreur de se précipiter pour enlever les militaires du pouvoir. (…) Il faut qu'il y ait un recensement général de la population sans discrimination, sans calcul politique. Après cela, on pourra sortir un fichier électoral crédible. Cela est possible avec le colonel Mamadi Doumbouya. Il faut mettre en place toutes les institutions de la République avant d’aller aux élections. Sinon, on risque de retomber dans la même situation qu’au temps d'Alpha Condé. Surtout si le président est issu des anciens ministres parce que tous ont été artisans de tripatouillage de la Constitution à un moment donné.

Vous faites allusions à qui nommément ?

Que ce soit Sidya, Cellou, ils ont tous été artisans de la modification de la Constitution ici en Guinée.

Mais Alpha Condé n’était pas un ancien ministre…

Je n’ai pas dit qu’il ne faut pas prendre les anciens Ministres. Mais si l’un d’entre eux arrive au pouvoir avant que les institutions républicaines ne soient mises en place, il va vouloir mettre ses hommes à la tête des institutions, comme l’a fait Alpha Condé. Ils l’ont fait pour Lansana Conté pourquoi ils ne le feront pas pour eux-mêmes ?

Revenons sur la durée de la transition. Que proposez-vous ?

Au niveau du BAG, on propose une durée de 18 à 24 mois pour la transition. (…) On doit aller pas à pas pour que cette fois-ci si la Guinée se relève sur de bons pieds, elle ne doit pas boiter.

Certains proposent qu’on sanctionne tous ceux qui ont fait la promotion du changement de la Constitution et du troisième mandat, en les excluant de la transition comme ce fut le cas au Burkina Faso. Quelle est votre position sur ce sujet ?

Je ne sais pas si la junte aura le courage d’aller si loin dans les réformes. Si nous garantissons l’impunité à ceux qui sont responsables de tous les troubles, des morts et dégâts que nous avons enregistrés ces dernières années, la Guinée risque de ne pas connaître le changement. Alpha Condé savait que son projet de 3e mandat allait provoquer des dégâts, des morts. Il avait lui-même déclaré que dans les autres pays où il y a eu de changement constitutionnel, il y a eu de morts, mais qu’ils l’ont fait, et pourquoi pas la Guinée ? Donc, ceux qui ont soutenu le 3e mandat savaient les risques de troubles et pertes en vies humaines liés au changement constitutionnel. Ils doivent tous être sanctionnés. Si on ne les sanctionne pas, ils vont continuer à pourrir la situation.

Vous proposez que le Rpg soit exclu des prochaines élections ?

Pas des échéances électorales, mais des organes de la transition. Si le Rpg en tant que parti politique participe aux élections c’est son problème. Mais ceux qui ont soutenu le projet du 3e mandat doivent être balayés et ne doivent occuper aucune fonction dans le processus de transition. Ils sont des facteurs de déstabilisation, de division et de tension. Pour une transition apaisée, il faut mettre de côté toutes ces personnes qui ont vendu leur âme au diable et incité à la violation de la Constitution.

Alpha Condé est toujours retenu par la junte. Quel sort doit-on lui réserver selon vous ?

Alpha Condé doit répondre de ses actes devant la justice. La Constitution avait prévu que si le chef de l’Etat est coupable de haute trahison qu’il soit jugé. Il a lui-même prêté serment en jurant de respecter la Constitution sur la base de laquelle il a été élu par deux fois, et qu’en cas de parjure qu’il subisse la rigueur de la loi. C’est ce qu’il a fait et pour ça, il doit être traduit devant la justice.

Aussi, s’il est avéré qu’on a trouvé 300 millions d’euros chez Alpha Condé, que le Cnrd arrête les rumeurs et rende public ce qu’ils ont trouvé. Si les nouvelles autorités avaient rendu public avec des images à l’appui de ce qu’on a trouvé chez Alpha, peut-être que ceux de la communauté internationale qui s’agitent pour le défendre n’allaient plus parler. Ils allaient comprendre que vouloir défendre Alpha Condé c’est de vouloir protéger un criminel qui doit répondre devant la justice. Le plus rapidement possible, on doit instruire un dossier judiciaire pour mettre Alpha à la disposition de la justice. C’est ce qui va mettre fin aux agitations pour la libération d'Alpha. Actuellement, la Cedeao est en train de travailler sur des options prévoyant de ramener Alpha Condé au pouvoir.  

Quelles sont ces options ?

Les amis d'Alpha Condé et la Cedeao ont commandé un texte qu’ils ont envoyé aux Nations Unies. Le but est de pousser les NU à soutenir une de ces 3 options. Dans le document, on dit : « La Guinée pourrait emprunter plusieurs chemins pour revenir à l’ordre constitutionnel. Ces options vont au-delà d’accepter la déchéance de Condé comme un fait accompli et améliorerait la gouvernance démocratique tout en permettant la tenue rapide des nouvelles élections ».

La première option

Permettre à Alpha Condé de retrouver son siège avec comme conditions que les Nations organisent des nouvelles élections dans les 6 mois. Cette option s’inspire des récents événements au Malawi et au Kenya où les tribunaux ont invalidé les résultats d’élections frauduleuses et ordonné la tenue d’un autre scrutin présidentiel. Etant donné la politisation des tribunaux, aujourd’hui suspendus en Guinée, une telle décision devrait peut-être émaner de la Cour de justice de la Cedeao qui prendrait en compte les preuves du décompte parallèle des voix recueillies par l’opposition.

Deuxième option

La Cedeao invalide le référendum constitutionnel de 2020. Cette option annulerait la base sur laquelle Condé a brigué un 3e mandat et s’alignerait sur les engagements du protocole Additionnel de la CEDEAO sur la démocratie et la bonne gouvernance. C’est le président du Nigeria, Mahamadou Bouhari qui préconise cette possibilité.

« En l’absence de toute reconnaissance de la communauté internationale et des institutions financières, la junte serait forcée de céder la place à un gouvernement civil d’intérim. Celui-ci organiserait de nouvelles élections, selon la constitution de 2010 et sans la participation d’Alpha Condé. », précise-t-on dans le document.

Troisième option

On propose en 3e option de rendre à Alpha Condé son fauteuil qui, au nom de la stabilité et de la paix, démissionnerait afin de sauver la face. En contrepartie de sa libération, il serait aussi protégé d’éventuelles poursuites judiciaires. C’est à dire lui garantir l’impunité.

Or, c’est un recours que la Cour de justice de la Cedeao aurait pu faire valoir quand les élections avaient eu lieu dans le délai de recours. A l’époque, ils n’ont pas joué leur rôle, maintenant, ils réfléchissent à faire ce qu’ils auraient dû faire. C’est-à-dire ils veulent jouer au médecin après la mort.

Ils ont laissé Alpha tuer jusqu’à plus de 300 personnes, on a enregistré des fosses communes en Forêt, la Cedeao n’a prononcé aucun mot. Ils veulent nous ramener des options fallacieuses de ce genre dans le but de faire échouer le coup d’État et empêcher les militaires de gérer la transition pour dissuader l’armée de prendre le pouvoir dans d’autres pays de la Cedeao. Au fait, il ne s’agit même plus de la Guinée, mais des intérêts des dictateurs au pouvoir.

Interview réalisée par Abdoul Malick Diallo

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 655 311 112

Créé le Samedi 25 septembre 2021 à 15:19