Basse Guinée : immersion dans le monde des entrepreneurs agricoles "oubliés" par l'Etat…

Guinée

CONAKRY-En 2 ans, plus de 15 plantations ont été dévastés par des incendies ou par d'autres moyens de sabotage, dans la région de la Basse Guinée. Ces actes « criminels » sont devenus récurrents dans les préfectures de Kindia, Foréacariah, Coyah. Si au début, c’était avec le feu, maintenant, le mode opératoire a changé. Désormais, les auteurs passent par la coupe des plantes. Sans justice, les victimes, outrées par le laxisme de l’Etat, ne savent pas à quel saint se vouer. Immersion dans l'enfer de ces victimes qui se sentent abandonnées à leur triste sort par l'Etat.  

Nous sommes dans la nuit du mercredi à jeudi 20 mai 2021 à Friguiagbé dans la région de Kindia. Ramadan Diangolo Diallo a sa plantation de bananeraie et d'ananas en pleine croissance. Des individus non identifiés, pour des raisons qui leur sont valables à eux, y font irruption et la réduisent au  néant. « Plus de 1000 pieds de bananes et un hectare d’ananas de 9 mois ont été détruits. Ils n’ont rien emporté. D’ailleurs les plants n’avaient pas encore donné des fruits. Je suis la seule victime. Je suis implanté ici depuis plus de 5 ans. Je n’ai de problème avec personne. Comme je ne sais pas qui a fait ça, je n’ai pas porté plainte », témoigne, la mort dans l'âme cette victime.

Ces dernières années, le phénomène de destruction des plantations est devenu un serpent de mer. Les victimes se comptent par dizaine. En janvier 2020, la ferme agricole "Espoir Jeunes" située à Bawa dans la préfecture de Dubréka a été réduite en cendre par des  inconnus. Le propriétaire s'en souvient, non sans remord.  « C’était le 27 janvier 2020 en début de la saison sèche, il y a eu cet incendie au niveau de notre exploitation agricole. Malgré qu’on avait une ceinture de sécurité de 10 mètres qu’on appelle pare-feu, les 32 hectares ont été brûlés en pleine journée », témoigne Maladho Diallo que nous avons trouvé à Bawa, en train de préparer la nouvelle saison culturale.

Ayant « tout perdu », cet entrepreneur a été obligé de vendre tous ses moutons et chèvres pour pouvoir reprendre les activités. « On avait une ferme de 1000 pondeuses. Le feu est venu ravager tout. A l’époque, il y avait 32 jeunes dont des migrants employés dans la ferme. Sans ceux-là, même les habitations allaient partir en fumée. C’est triste et révoltant. Le feu a commencé dans les environs de 13h. J’étais à Londres où j’étais invité par le Premier ministre pour assister au forum UK  (United-Kindom)», se remémore-t-il. 

Après l’incendie, Maladho a porté plainte contre X au Tribunal de Dubréka, mais le tribunal lui a exigé des frais d'enquêtes. Des moyens qu'il n'avait pas, ayant fraîchement tout perdu. Maladho n'en revenait pas par rapport à cette demande de la justice. « Dès le lendemain, on a fait venir un huissier de justice en la personne de Me Doumbouya. On a déposé le constat de l’huissier au niveau de la justice et porté plainte contre X au niveau du Tribunal de Dubréka. Vous avez perdu tout ce que vous avez investi depuis presqu’une décennie et on vous dit que c’est vous qui allez prendre les coûts des enquêtes. On n’arrivait pas à comprendre. On a porté plainte, nous espérons qu’un jour ça va prospérer », espère-t-il.

« Incendie criminel »

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Maladho ignore encore le mobile de cet incendie criminel. « On a aucun problème avec les autochtones. C’est plus de 30 personnes qui travaillent et gagnent 50 mille Gnf chacun, par jour. C’est une partie prenante de cette ferme. Nous n’avons aucun problème avec les citoyens, les autorités locales. Nous partageons tout avec eux. On participe aux activités communautaires, au niveau de l’école, du centre de santé, de la mosquée. Mais dans toute chose, il y des malins ou des personnes qu’on instrumentalise. Si l’incendie ne s’était pas produit seulement qu’à la ferme Espoir jeunes de Bawa, on allait dire que c’est un accident. Mais cela ne peut pas être un accident d’autant plus qu’un incendie similaire s’est produit à Benty. En première position, le mode opératoire c’était le feu. J’ai été écœuré de voir la manière dont on a coupé la plantation de bananeraie, arraché les ananas, récemment à Friguiagbé », déplore-t-il.

Gustave Macarthy, 2 fois victime d’incendies

Ingénieur en télécommunications informatiques, Gustave Macarthy s’est orienté dans l’agriculture. Il a une plantation de banane, d’ananas et d’autres cultures maraichères sur 120 hectares à Benty dans la préfecture de Forécariah. Nous l'avons joint au téléphone.

« Le premier incendie s’est produit le 4 mars 2020 dans les environs de 13h. On était en train de travailler dans la plantation lorsqu’on a vu le feu. On a tout fait avec le concours des voisins pour éteindre, en vain. Au moins trois hectares de bananes et 4 hectares d’ananas en maturité ont été complétement dévastés. J’ai perdu plus de 32 hectares d’anacardes. Au mois de février 2021, c’est-à-dire en moins d’un an, j’ai enregistré un deuxième incendie qui a dévasté une partie de l’anacarde et de l’ananas », souligne l'entrepreneur.

Après ce drame, Gustave Macarthy fait appel aux autorités. Il avait déjà perdu plus de 3 milliards 955 millions Gnf dans ces sinistres. « J’ai fait appel aux agents des eaux et forêts et la direction préfectorale de l’agriculture de Forécariah qui sont venus constater. Ils ont fait un rapport qu’ils ont envoyé au département. Le premier incendie, les pertes évaluées par la direction préfectorale de l’agriculture de Forécariah se chiffraient à 3 milliards 955 millions Gnf. Le deuxième incendie c’est dans l’ordre de 877 millions Gnf. J’ai déposé une plainte au niveau de la sous-préfecture, mais il n’y a pas eu de suite. Je n’ai pas de problème avec le voisinage. Quand les agents des eaux et forêts ont fait leur constat, ils ont dit dans leur rapport que le feu a commencé dans la plantation et non à l’extérieur. Ce qui veut dire que c’est quelqu’un qui est venu mettre le feu », précise-t-il.

« Je n’abandonnerai pas… »

Cet entrepreneur a été lauréat d’un concours de la Banque mondiale. Il a obtenu une subvention de 150 millions Gnf pour relancer les activités. Bien qu'ayant subi deux incendies en moins d'un an, la plantation de M. Macarthy est en train de renaitre. Il promet qu'il n'abandonnera pas.  « Ils veulent que j’abandonne, mais je n’abandonnerai pas. J’ai tout abandonné à Conakry pour s’investir dans l’agriculture", a-t-il tranché.

Les ennuis de Aïssatou…. les éleveurs, le feu de brousse et le conflit domanial

Lauréate du concours de la fondation Tony Elumelu en 2018, avec son projet portant sur les plantes médicinales et aromatiques, Aïssatou Diallo s’est lancée dans l’agriculture. Cette jeune entrepreneure a rencontré toute sorte de difficulté à Kindia, où elle s'est installée. « J’avais choisi la région de Kindia pour deux raisons : la fertilité du sol, ensuite c’est non loin de la capitale Conakry. En 2019, j’ai trouvé un domaine dans la localité de Friguiagbé plus précisément à Koliagbé et je suis venue m’installer ».

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Aïssatou avait pourtant pris toutes les précautions pour éviter des ennuis, en vain. Elle témoigne : « J’ai commencé à avoir des soucis avec les villageois dès après l’achat du domaine. Je voulais un endroit situé loin de toute zone d’élevage. Ne connaissant pas la région, j’ai cherché un intermédiaire. Je lui ai donné mes critères. Je ne voulais pas un domaine appartenant à plusieurs héritiers ou situé dans une zone d’élevage. Je voulais surtout au bord d’une rive. On m’a montré un terrain que j’ai acheté. Je ne pouvais pas douter qu’il était situé dans un village d’éleveurs. La première année, j’avais un manque de financement. C’est ainsi que j’ai cultivé des patates. C’était très prometteur. Arrivée à la floraison, j’étais venue à Conakry. Cela a coïncidé à l’éboulement sur la route entre Coyah et Kindia en 2019. Sans possibilité de retourner à la plantation, j’étais restée pendant trois semaines à Conakry. A mon retour, j’avais trouvé que les bœufs ont tout ravagé. C’est à ce moment que j’ai su que l’élevage était la principale activité du village », se souvient-elle.

Au lieu d’engager un bras de fer, l’entrepreneure choisit, comme on le dit, de fermer les yeux sur les dégâts et de faire la paix avec les populations locales.  Pour autant, la suite n'a pas été du calme.

« Par la suite, j’avais décidé d’essayer d’autres cultures tout en sachant que je ne pouvais pas planter sans clôture. En 2020, j’ai fait un sondage des cultures afin de trouver vers laquelle me tourner. Finalement, j’avais compris que le gingembre que j’avais comme projet pouvait bien donner sans risque d’être détruit par les bœufs. On m’avait suggéré l’ananas dans l’espace restant. J’en avais planté près de 10 mille pieds d’ananas. Pendant que j’étais en train de chercher à avoir une cohabitation pacifique avec les éleveurs, voilà que surgit un autre problème avec celui qui m’avait vendu le domaine. A partir de décembre 2020, d’autres personnes étaient venues réclamer la terre. A chaque fois, j’avais voulu régler à l’amiable. J’avais même proposé qu’on me rembourse le montant de l’achat, l’investissement pour que je quitte les lieux.

J’ai pris le problème à bras le corps

Celui qui m’avait vendu m’a menacée. Une partie de mon champ avait même été détruite. Cela n’a pas marché et je me suis tournée vers les autorités judiciaires. J’ai pris le problème à bras le corps. Celui qui m’avait vendu a été interpellé. Il n’a pas nié les faits et a reconnu que c'est lui qui m’avait vendu le domaine. La justice a tranché en ma faveur et j’ai récupéré le domaine. Les auteurs de la dévastation de mon champ ont été obligés de replanter ce qu’ils ont détruit. La procédure avait duré trois mois. C’est ainsi, le 22 mars 2020, il y a eu un feu de brousse. A mon arrivée vers 15 heures, j’ai trouvé que les habitants ont pu maitriser les flammes. Il n’y avait pas eu assez de dégâts. Le feu n’avait touché que la partie où était planté le gingembre », explique Aissatou Diallo.

Samaya, Mariama Oury Diallo perd sa plantation

En 2019, l’entreprise "Jeunes producteurs d’ananas de Guinée (JPAG)" a racheté un domaine à Samaya district relevant de Friguiagbé dans la région de Kindia. Une année plus tard, (en février 2020), une bonne partie de la plantation en maturité a été ravagée par incendie en pleine journée.

« Le champ se trouve en bordure de route. Un passant avait vu le feu et était venu alerter le superviseur. Comme il y a un marigot à côté, les gens ont pu maitriser l’incendie qui avait, quand même, décimé 500 pieds de bananes et 4 rangées d’ananas sur une superficie d’un hectare et demi. C’était à une semaine de la récolte des bananes. On attendait même des clients. Pour les bananes seulement, la perte était estimée plus de 50 millions Gnf », explique Mariama Oury Diallo, responsable de la JPAG.

Après l’incendie, l'entrepreneure est allée voir les autorités locales, les gardes forestiers pour leur expliquer. Mais, il n’y avait pas eu de suite. Les autorités communales et préfectorales de Kindia n’étaient pas venues non plus constater. C'est seulement, le chef du village et quelques habitants qui étaient venus voir, déplore l’entrepreneure qui tente tant bien que mal à reprendre ses activités.

Le laxisme de l’Etat…

Les victimes ne comprennent pas qu’en dépit de l'ampleur du phénomène devenu récurrent, l’Etat guinéen n’ait pris aucune disposition pour protéger les entrepreneurs agricoles. « Il faut qu’aujourd’hui que l’Etat passe de l’étape de laxisme parce qu’il y a toujours sa responsabilité. L’Etat a le devoir d’assurer la sécurité des populations et de leurs biens. Quand notre sécurité et celle de nos investissements ne sont pas assurées, c’est un problème. Et pourtant, chaque jour les bailleurs de fonds, les autorités nous parlent de l’entrepreneuriat jeune. Mais, si on ne sécurise pas les investissements agricoles, cela ne peut pas aller. Est-ce que vous avez vu ce phénomène aborder en Conseil des ministres ? Est-ce que vous avez vu un député de la République prendre cela en charge à l’Assemblée nationale ? Je n’arrive pas à comprendre. Ce sont des milliers d’investissements qui sont partis, des milliers de jeunes qui vont abandonner cette activité. Le jour où il y a eu l’incendie, je vous ai dit que je n’étais pas là. Quelqu’un m’a dit ‘‘ ne rentre plus en Guinée c’est fini », se souvient Maladho Diallo.

Face à la recrudescence de ce phénomène de destruction des plantations, Danda Diallo fondateur de l’incubateur "Ose ton emploi" a initié le concept « Protégeons nos récoltes » qui se propose d’accompagner les jeunes entrepreneurs agricoles dans la phase d’intégration socioéconomique dans les différentes localités.

« On ne connait pas exactement le nombre de victimes. On a entrepris des actions d’identification et on a compris que les victimes qui communiquent sur les réseaux sociaux sont peu nombreux. On a compris que le problème est plus grave qu’on ne le croit. Il y a pleine de victimes qui ne communiquent pas. On a rencontré des jeunes qui ont perdu plusieurs hectares parce que simplement, des gens ont pensé qu’il y a de l’or dans leur domaine et ils sont venus creusés. Il y a des cas de feu de brousse, destruction volontaire. Parfois c’est le vol, de gens viennent récolter à la place du propriétaire. Notre travail c’est d’organiser ces informations et de remonter aux autorités compétentes pour qu’elles puissent agir. On ne cherche pas à indexer un coupable. Notre souci c’est de travailler pour concilier les intérêts », explique Danda Diallo.

Des cas isolés

M. Danda Diallo soutient que ces destructions ne sont pas l’œuvre d’un groupe organisé. Selon lui, ce sont des cas isolés. « Ce n’est pas que c’est un groupe organisé qui est en train de mener des actions c’est des faits isolés par rapport à des entrepreneurs. Quelque part à Kindia, Boké ou ailleurs, un entrepreneur a des conflits par exemple avec une ou deux personnes par rapport à un domaine et puis parfois ça peut se solder par des actions de destruction. Parfois même, c’est des exploitants à côté qui, par maladresse, laisse le feu déborder pour toucher les plantations voisines ou de gens qui sont venus chercher de l’or. Donc, ce n’est pas une organisation qui est en train de détruire. Il faut que les gens comprennent qu’il y a un travail à faire pour sensibiliser.

Ce n’est pas une communauté qui se lève contre un groupe d’entrepreneurs. On a vu qu’il y a plusieurs méthodes qui sont utilisées. Ils viennent brûler ou détruire pour se venger. J’ai vu un entrepreneur qui m’a dit qu’il a eu un conflit avec des éleveurs parce qu’il est allé, à un moment donné, nettoyer dans un marigot les machines qu’ils utilisent pour pulvériser son champ. Après les animaux sont venus boire et en sont morts. Cela s’est soldé par conflit. C’est pour vous dire que c’est un problème entre des entrepreneurs qui s’intègrent dans une localité et qui, parfois, rencontre des problèmes », souligne-t-il.   

L’impunité garantie aux auteurs…

Depuis que le phénomène de destruction des plantations a commencé, aucune des victimes n’a eu droit à la justice. « Vu que les premières victimes n’ont pas eu droit à la justice, les autres tendent à se décourager parce que tu vas mettre de l’argent, ton temps, mais finalement, tu n’as pas un résultat. On est, peut-être, en train de mal aborder le problème. Si les entrepreneurs partent de manière isolée, ils risquent de ne pas avoir de résultat. Les entrepreneurs doivent être solidaires pour se constituer en collectif pour porter le problème devant les autorités. C’est ce qui peut avoir plus d’impact. Les médias, les incubateurs, les partenaires au développement doivent accompagner ces entrepreneurs et ne pas les laisser mourir. De cette façon, les autorités pourront réagir parce que ce serait un problème commun », estime l’initiateur du concept Protégeons nos récoltes.

Du côté du ministère de l’agriculture, « aucune initiative n’est envisagée par rapport à ces destructions des plantations », précise le directeur national de l’agriculture qui, toutefois, encourage les entrepreneurs agricoles à se faire assurer.

Affaire à suivre…

 

Reportage réalisé par Abdoul Malick Diallo

Pour Africaguinee.com

Tél. : (00224) 669 91 93 06 

Créé le Mardi 15 juin 2021 à 11:57