Alpha, Kassory, les "secrets" de la présidentielle de 2010 : Mamadou Sylla fait de nouvelles révélations

Guinée
Elhadj Mamadou Sylla, chef de file de l'opposition guinéenne
Elhadj Mamadou Sylla, chef de file de l'opposition guinéenne

CONAKRY-Témoin de l'histoire politique des quarante dernières années en Guinée, Elhadj Mamadou Sylla, actuel chef de file de l'opposition  vient de faire de nouvelles révélations. Dans un entretien qu'il a accordé cet après-midi à votre quotidien en ligne, l'opposant a revisité un pan "méconnu" de la présidentielle de 2010.

Quel rôle le Général Facinet Touré, décédé ce lundi  14 juin, à l'âge de 87 ans avait-il joué ? Que prévoyaient les accords signés entre la "Basse Côte" et Alpha Condé ? Avaient-ils été respectés ? Pourquoi les négociations entre Sidya et Alpha avaient "capoté"? Le leader du parti Union Démocratique de Guinée (UDG) fait le grand déballage. Dans cette interview, l'opposant fait aussi une confidence sur le Général Lansana Conté.

 

AFRICAGUIINEE.COM : Le Général Facinet Touré a tiré sa révérence ce lundi  14 juin. Dites-nous comment avez-vous accueilli cette nouvelle et que retenez-vous de l'homme ?

ELHADJ MAMADOU SYLLA : C’est hier en fin de soirée que j’ai appris le décès du Général Facinet Touré. Aussitôt j’ai adressé mes condoléances à sa famille et au peuple de Guinée sur mon compte tweeter. C’est vraiment pathétique, j'ai été affecté par sa disparition parce que j’ai connu l’homme et tout ce qu’il a incarné dans ce pays. Je l’ai connu lors du coup ‘’d’Etat militaire’’ du 03 Avril 1984. Nous avons eu de longues relations fraternelles et amicales au temps du Général Lansana Conté qui était d'ailleurs son ami.

Nous avions même géré une association ensemble qui se nommait UDIBAG (Union intégrée de la Basse-Guinée, ndlr). J’étais le président et il était le premier conseiller, nous avions même fait des tournées ensemble. Cette relation s’est renforcée aux côtés du président Lansana Conté, qui était son ami d’enfance et dans l’armée aussi.

Depuis 2010, nous étions encore plus proches. Il nous avait réunis, nous les fils de la Basse-Guinée, lors de la présidentielle de 2010 pour présenter une candidature unique. Nous étions en pleine campagne parce que moi j’étais même en Haute-Guinée déjà. Je lui avais répondu à cette époque que la démarche était bonne, mais qu’elle était tardive puisque les échéances avaient débuté. La seconde fois, qu’il nous a réuni, j’étais en compagnie de Kassory Fofana, Abé Sylla et assez de personnes dont M’Bemba Traoré, Abraham Bouré. Nous étions tous d’accord pour cette démarche (…), même l’UFR de  Sidya Touré était là. Mais on s'était mis d’accord, en cas de second tour d’accorder nos violons pour supporter un camp au cas où aucun de nous n’arrivait au second tour de la présidentielle (…).

J’avoue que c’est lui qui avait donné le ton en disant normalement, il pense qu’on peut supporter Alpha Condé. Finalement c’est ce qui fut fait. Tous les protocoles signés à cette époque dont les 15% des postes qui devraient revenir à la Basse-Guinée dont la primature, le secrétariat général aux affaires religieuses,  avaient été tous signés sur sa terrasse. Alors, quand je vois les premiers accords qui avaient été paraphés là-bas, le premier qui en a payé les frais c’était moi.  Lorsqu’Alpha Condé a prêté serment, il m’a dit qu’il ne pouvait plus respecter les engagements qu’il a pris vis-à-vis de moi. Il est parti voir le Général Facinet Touré, pendant que nous étions dans mon Ranch à Kindia en compagnie de Kassory et l’ancien premier ministre Saïd Fofana. D’ailleurs je lui avais proposé que Kassory devienne le premier ministre, Alpha a refusé cela aussi à l’époque. 

On lui a dit que le Général Facinet voulait être ministre de la Défense, ça aussi il a dit NON. D’ailleurs c’est à moi qu’il a refusé en premier d’être le président du secteur privé en guinéen. J’avais même proposé à mes partenaires de refuser à Alpha Condé et tous ses desideratas au risque de nous faire prendre dans son piège. J’avoue que je n’avais pas été soutenu dans ce sens et finalement toutes nos propositions ont été refusées par lui. C’est depuis cette période que les problèmes ont commencé. C’est par la suite qu’il a nommé le Général Facinet comme médiateur de la République mais qui, pendant cette période n’avait reçu de budget que pour deux années seulement. Financièrement, il a beaucoup souffert et finalement, ils l’ont débarqué de ce poste alors qu'il devait faire sept ans. Il en a vraiment souffert, dans sa gestion je le voyais prendre des prêts avec des gens, il n’avait vraiment profité de rien malgré tous les efforts qu’il avait fourni.

Récemment, je lui ai rendu visite mais il souffrait vraiment et manquait de moyens. D’ailleurs, je lui ai même demandé quelle a été l’apport de son neveu qui est l’actuel premier ministre Kassory Fofana et du chef de l’Etat pour son évacuation médicale. Il m’a laissé entendre qu’on lui a promis de l’amener en Allemagne (…), que démarches pour lui obtenir un passeport diplomatique étaient en cours. Moi je n’ai rien compris de cette attitude des autorités de le laisser se morfondre jusqu’à en mourir. Je pense qu’il méritait meilleurs égards de la part de nos autorités. C’est vraiment triste.

Pourquoi Sidya Touré n'avait accepté de soutenir Alpha Condé dans l’entre-deux tours ?

Sidya Touré ne l’avait pas fait parce qu’il s’est mis en position de réclamation. Il soutenait qu’on l’avait triché. Il disait que c’est lui qui devait être au second avec Cellou et non Alpha Condé, comme cela avait été le cas. Etant comme on le dit le "faiseur de roi", il avait voulu négocier avec Alpha Condé (…), nous avions mené ces démarches pour les rapprocher. Il avait mis à sa table le fait de lui rembourser ses frais de campagne entre autres, mais comme de notre côté notre client (Alpha Condé, ndlr) n’avait pas d’argent cela n’a pas marché. Même nous, dans nos clauses Alpha n’avait rien respecté : le fait que 15% de l’ossature gouvernementale revienne à la Basse-Guinée, le poste de premier ministre en passant par le secrétariat général des Affaires religieuses. Comme ces négociations ont capoté, Sidya a préféré l’autre camp.

En 1984, le Général Facinet Touré avait porté la voix du CMRN annonçant la fin du régime Sékou Touré. Vous l’avez côtoyé  aux côtés du président Lansana Conté. Parlez-nous-en un peu…

C’était un bon soldat et qui fait partie des plus instruits de son groupe de 1984.  Il fut un homme dont la voix comptait en Guinée et avait un franc-parler connu de tous. Il dit ce qu'il  pense. Il s’est même attiré des ennemis à cause de son pragmatisme.   

Votre dernier message ?

Je regrette l'attitude gouvernement. Le Général Facinet est décédé depuis hier, mais jusqu'aujourd'hui, on n'a pas entendu la voix du Gouvernement. On n'a entendu aucune voix officielle pour au moins parler de ça à la RTG hier. Il n'y a rien. Quand Idris Déby est décédé, il n'est pas lié à nous, mais on a décrété un deuil national.  Ça donne beaucoup à réfléchir, surtout chez les jeunes fonctionnaires qui se battent pour le pays. C'est regrettable. Il faut qu’on sache reconnaitre les valeurs sûres de ce pays.

Pour l’anecdote, j’ai dit une fois au général Lansana Conté, on était dans l'avion pour N'Zérékoré pour des projets d'infrastructures routières. Il avait le souci des fonctionnaires qui détournaient, il y avait un manque de confiance. Je lui avais dit : pour que les fonctionnaires hauts placés cessent de détourner des sommes faramineuses ou des deniers publics, il fallait bien les payer. Pour quelqu’un qui a servi son pays pendant trois ou quatre décennies ne devait pas partir sans une indemnité conséquente ou des moyens de locomotion.

Ce dernier, s’il a des enfants qui ont la chance d'être dans la fonction publique, il ne va pas leur interdire de toucher aux deniers mais plutôt il l’encouragera pour ne pas que ce dernier tombe dans le dénuement lors de sa retraite. Si les fonctionnaires ne sont pas rassurés et mis dans les conditions, les détournements ne finiront jamais dans le pays. Il faut que les retraités soient bien entretenus, qu’on leur trouve au moins un toit (même si c'est en location-vente) et un petit moyen de locomotion.  S'il n'y a pas ces mesures d'accompagnement, ça va être difficile.

 

Entretien réalisé par Diallo Boubacar 1

Et Bah Boubacar Loudah

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 655 311 112

Créé le Mardi 15 juin 2021 à 18:59