Sayon Faro : "Pourquoi certains boursiers guinéens abandonnent les études en Egypte…"

Guinée

LE CAIRE- L’Egypte fait partie des pays qui reçoivent chaque année un nombre important d’étudiants guinéens en quête du savoir. Ils sont répartis en 2 catégories : les boursiers et les non boursiers. Sans autre source de revenu, les bénéficiaires de la bourse d’entretien (50 dollars) se plaignent de retard de paiement. Parmi eux, il y en a qui, face aux difficultés, abandonnent tout simplement leur cursus. Pour dépeindre la situation, votre quotidien Africaguinee.com a interrogé le président des étudiants guinéens d’Egypte. Sayon Faro est étudiant en 4e année à l’université du Caire, faculté Langues et de littérature française.

 

AFRICAGUINEE.COM : A combien peut-on estimer le nombre d’étudiants guinéens en Egypte ?

SAYON FARO : Je ne peux que vous donner un nombre approximatif qui tourne autour de 400 étudiants. Nous nous referons au recensement des étudiants qui s’acquittent de leur cotisation annuelle. Je me base sur le recensement de l’an dernier pour vous donner ce chiffre. Sinon, cette année, il y a 135 inscrits sur nos listes. Les 400 dont je vous parle sont constitués des boursiers et de non boursiers. Les boursiers font 200 et quelques. Par contre, nous ne connaissons pas le nombre exact des non boursiers. Comme vous le savez, les boursiers sont des étudiants envoyés ici par l’Etat guinéen et les autres sont ceux qui viennent de leurs propres moyens.

A combien s’élève la bourse ?

Je souhaite que les conditions des étudiants guinéens à l’extérieur soient améliorées. Nous avons droit à 50 dollars par mois. Alors que c’est nettement insuffisant, le paiement de ce montant dérisoire peut, parfois, retarder de 5 à 6 mois. Ce qui fait que certains étudiants abandonnent les études pour travailler afin de pouvoir joindre les 2 bouts. Cela perturbe considérablement leur formation. Le soutien financier manque aux étudiants. 50 dollars, même si vous l’obtenez chaque mois, ça ne vaut pas grand-chose en Egypte. Au passage du nouveau ministre des Affaires étrangères, je l’avais évoqué afin qu’on pense à améliorer cette bourse pour les étudiants et qu’elle soit payée à l’échéance normale, sans retard.

Comment arrivez-vous à payer vos frais de logement ?

Les frais de logement reviennent aux étudiants, c’est à l’étudiant de faire face à tout ça. Tu te débrouilles sur les 50 dollars. Il y a des campus aussi pour étudiants, si un étudiant souhaite aller s’installer il est libre, mais c’est payant aussi. Dans les universités gouvernementales comme là où je suis, les campus y sont. Quand nous étions nouvellement venus, nous avions mené les démarches pour y habiter, mais nous nous sommes rendus compte que la vie n’est pas propice là-bas compte de tenu de certains facteurs. Nous avons trouvé nécessaire de rester dans le quartier pour être plus tranquille. C’est dur, mais il faut accepter.

Y a-t-il des étudiantes parmi vous ?

Il y a certes des filles mais leur nombre est réduit. Elles représentent seulement 1% du nombre des étudiants guinéens en Egypte. Parmi les 400 étudiants dont je vous parle, nous n’avons pas 20 filles parmi les boursiers. Du côté des non boursiers il y a des femmes qui fréquentent des centres d’études reconnus par l’Etat Egyptien. Toute catégorie confondue, on n’aura pas 50 étudiantes. Les étudiantes sont moins nombreuses au sein de la communauté guinéenne d’Egypte.

A part le retard de la bourse, quelles autres difficultés ?

Dans chaque nouvelle vie que vous entamez, il y a un problème d’intégration au début. Il y a des étudiants guinéens qui arrivent ici sans vraiment la maitrise de la langue arabe. Ils sont obligés, dans un premier temps, de s’inscrire dans les centres d’apprentissages de la langue arabe afin de faciliter l’intégration et la communication dans le milieu. Donc, ce début impact beaucoup d’étudiants aujourd’hui. Ceux qui ont été dans les écoles franco-arabes avant de venir n’ont aucun souci pour s’intégrer parce qu’ils maitrisent la langue du pays hôte. Moi, par exemple, j’ai étudié en arabe de l’élémentaire à l’université, du coup je n’ai eu aucun souci ici. C’est comme si vous étudiez la langue française en Guinée et vous allez en France, vous avez un avantage de communiquer facilement. C’est la même chose si vous maitrisez l’arabe classique avant de venir ici vous n’aurez pas de problèmes avec l’arabe dialectale.

Le problème de niveau ne se pose-t-il pas à certains ?

Absolument ! Mais il y a aussi ce qu’on appelle la non-équivalence des diplômes. Cela aussi a été précisé lors de la visite du ministre des Affaires étrangères. Les étudiants guinéens se battent réellement, mais il n’y a pas de suivi. Sans suivi réel, si vous n’êtes pas patients, vous risquez d’abandonner sans atteindre votre objectif. Les étudiants à l’étranger ont beaucoup de courage malgré notre situation économique difficile et la vie précaire.

Est-ce qu’il y a des cas particuliers de rétrogrades ou de renvoi pour non équivalence des diplômes que vous pouvez nous citer ?

Je vous dis la cause réelle des difficultés ce n’est pas le niveau seulement, le principal problème c’est la non équivalence des diplômes entre les deux Etats. Et ce problème ne se présente pas au niveau de toutes les universités d’Egypte, c’est seulement au niveau de Al- Azhar. Pour ce qui est des universités gouvernementales, avant que les étudiants ne viennent, ça trouve qu’ils ont finis de faire l’équivalence. Du coup, à leur arrivée ils commencent les cours directement. C’était notre cas, quand nous avons eu la bourse en Guinée. On était au nombre de 15.  Mais c’est 13 boursiers qui sont venus dont moi, les deux autres n’ont pas eu l’occasion de venir. Nous avons directement commencé les cours sans aucun souci d’équivalence.

La rigueur pour les équivalences c’est surtout au niveau de l’université Al-Azhar. Là-bas, il est fréquent que des étudiants arrivent dans l’espoir de continuer les études au même niveau qu’ils étaient en Guinée. Malheureusement, ils se voient rétrograder parce que dès leur arrivée, ils sont soumis obligatoirement à un test de niveau. A l’issue de l’évaluation, ils sont rares à ne pas être victimes de rétrogradation. Certains sont envoyés au lycée, d’autres au collège. On organise des tests pour vous à la fin de l’année, si vous réussissez, on vous permet de faire le Bac afin que tu rentres de nouveau à l’université.

Il y a-t-il des étudiants renvoyés pour non validation des cours ?

En fait, il y a beaucoup d’étudiants qui sont dans cette situation. Ils sont là pour les études, mais en réalité, ils n’étudient pas. Les conditions de vie mettent beaucoup en déroute. Le fait de chercher à mieux vivre faute de moyen entrave les études. Alors que si on est à l’étranger pour étudier, quelques soient les difficultés, on doit mettre les études en priorité. Il faut beaucoup de courage pour aboutir. Surtout si les parents n’ont pas de moyens. Il faut l’assistance de l’Etat pour aller jusqu’au bout. Le système éducatif du pays est clair, vous échouez une première fois, on vous la chance de reprendre la classe. Mais un deuxième échec au même niveau, la faculté vous remercie définitivement. Là aussi, il y a une précision à apporter, vous échouez dans deux matières, vous allez en classe supérieure, mais vous revenez valider. Au-delà de deux matières, vous reprenez entièrement l’année et la classe. Et si vous échouez à nouveau, on vous remercie définitivement, vous serez obligés d’aller vous inscrire dans une autre faculté. Cette fois-ci, si vous échouez, vous êtes renvoyé de l’école totalement. Là je vous parle des universités gouvernementales. Si c’est à Al-Azhar, vous échouez comme je viens d’expliquer, vous ne serez plus repris dans une autre faculté, vous partez.

Il y a bientôt 2 ans un étudiant guinéen avait été expulsé d’Egypte. Pour quelle raison ?

C’était pour des raisons de sécurité. Permettez-moi de ne pas commenter ce dossier qui est très complexe. Le moment n’est pas opportun pour en parler.

Quels sont les pays subsahariens qui envoient des étudiants vers l’Egypte à part la Guinée ?

Il y a le Sénégal, le Mali, la Côte d’ivoire, le Nigeria, le Benin, le Burkina Faso, la Guinée-Bissau, le Tchad, le Congo, beaucoup de pays.

Quelle est la condition de traitement des étudiants guinéens par rapport à ceux des autres pays ?

Je prends l’exemple des sénégalais, ils bénéficient d’un meilleur traitement que nous. Ils sont plus payés que nous en termes de bourse d’entretien. Je ne pense qu’ils enregistrent, parfois, eux aussi de retard de paiement comme nous.

Quels sont vos rapports l’ambassade de la Guinée au Caire ?

Nous sommes une entité sous la juridiction d’une institution diplomatique. Tous les problèmes doivent être traités auprès de notre ambassade. Je consulte l’ambassadeur, et il y a aussi son conseiller politique et culturel pour tout ce qui est lié aux études et aux étudiants. Nous en discutons souvent pour résoudre certains problèmes ensemble.

Quel était le message particulier du ministre des Affaires étrangères aux guinéens lors de son passage en Egypte ?

Il était question de nous inviter à nous conformer aux lois du pays hôte. Il a expliqué que pour mieux vivre chez quelqu’un, il faut respecter la culture, les mœurs, la coutume et les lois du pays. Il faut avoir la bonne conduite en quelque sorte. Il nous a encouragés, surtout nous les étudiants, à faire tout pour atteindre notre objectif. Son message a aussi été d’encourager la communauté guinéenne à vivre des activités licites pour éviter tout problème.

Est-ce qu’il avait pris des engagements par rapport à vos sollicitations pour changer un peu les conditions des vies des étudiants que vous êtes ?

Toutes les sollicitations et les doléances ont été posées comme je vous ai dit au début. Nous nous attendons à une suite favorable. Il a besoin d’examen et de réflexion pour prendre des mesures. Mais, nous espérons qu’il fera le compte rendu à qui de droit au pays. Je lui avais remis un dossier main à main, c’est sûr qu’il transmettra, je me rappelle ce jour dès qu’il a reçu le dossier, il fait appel à son conseiller chargé du Moyen-Orient, de l’Afrique et de l’Asie de mettre dans sa valise.

La fuite des cerveaux est-elle fréquente en Egypte ?

C’est une réalité, la majorité ne rentre pas en Guinée après les études. Beaucoup ont fini les études, mais ils ont préféré travailler sur place pour avoir un peu de fonds afin d’aller faire d’autres études ailleurs. Une autre catégorie aussi, après les études, cherche à travailler pour trouver un peu de ressources avant de rentrer au pays. Ce qu’il faut avouer, les diplômés qui sont là sont plus nombreux que ceux qui sont rentrés au pays.

Quelles sont vos conditions de cohabitation ?

C’est une question pertinente. Dans tous les pays la ségrégation raciale est une réalité. Il faut savoir gérer avec la patience, vivre chez quelqu’un est difficile, mais il faut savoir pourquoi tu es là, rien n’est facile dans la vie. Sinon la ségrégation existe, c’est un fléau qui gangrène la société. Des guinéens et d’autres nationalités sont victimes de cela même si c’est des cas isolés, il ne faut pas qu’on se voile la face.

Un dernier mot ?

Je demande encore à l’Etat guinéen de penser aux étudiants guinéens à l’étranger pour une meilleure prise en charge. Aux étudiants diplômés, je les encourage à rentrer afin de servir la Nation. Je prie les diplômés qui peinent à décider de retourner au pays d’y penser. Je suis certain qu’ils ont leur place au pays. C’est toujours un privilège pour ceux qui ont fait des études à l’étranger de s’octroyer des places importantes une fois de retour pays.

 

Interview réalisée par Alpha Ousmane Bah (AOB)

Pour Africaguinee.com

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Créé le Lundi 03 mai 2021 à 0:11