Naby Sylla : «Aidez-nous, les guinéens souffrent au Maroc…"

Maroc
Naby Sylla
Naby Sylla

RABAT- Naby Sylla est porte-parole du mouvement la Voix des guinéens au Maroc. Dans cette interview accordée à Africaguinee.com, il dépeint la galère des Guinéens au royaume chérifien. Retard des bourses des étudiants, abandon de cours, instauration de l’autorisation électronique voyage au Maroc, prison, problème de renouvellement des passeports… les difficultés auxquelles les guinéens sont confrontés sont énormes. M. Sylla dénonce aussi le « laxisme » de l’ambassadeur Aboubacar Dione et interpelle le Gouvernement. Interview exclusive.

AFRICAGUINEE.COM : Dites-nous comment vivent les Guinéens au Maroc ?

NBY SYLLA : Les difficultés sont énormes ici pour les Guinéens. Il faut dire que depuis l’indépendance de la Guinée, aucun Guinéen n’arrive à renouveler son passeport à l’étranger, il faut absolument retourner au pays pour le faire.   C’est une première difficulté majeure que nous traversons ici. On est obligé de prendre un billet d’avion aller jusqu’à Conakry pour renouveler son passeport.  Pour cette démarche, il va falloir payer 15 millions Gnf. C’est un casse-tête pour la communauté guinéenne du Maroc. L’autre problème qui vient de naitre c’est la fameuse autorisation électronique de voyage au Maroc (AEVM). Actuellement, tout guinéen qui veut venir au Maroc est soumis à cette autorisation, ce qui n’est pas facile parce qu’elle est presque bloquée aujourd’hui par les autorités marocaines. Il y a certains d’étudiants qui sont bloqués au pays, ou des parents qui comptent venir ici pour des soins, des hommes d’affaires. Même si tu pars renouveler ton passeport, après tu es bloqué à cause de l’AEVM. C’est devenu tout simplement un handicap pour les guinéens du Maroc. La troisième difficulté majeure, c’est l’abandon total de la communauté guinéenne par notre ambassadeur.

Chaque année, notre ambassade a droit à une caisse sociale pour faire face à la situation de certains guinéens confrontés à des difficultés comme les cas de maladies graves, pour le rapatriement de certains guinéens,  l’accompagnement des étudiants dans le cadre du stage, l’assistance de ceux qui sont en prison, par exemple, trouver un avocat pour les défendre ou pour l’organisation de certaines activités à caractère national au sein de la communauté guinéenne. Malheureusement, ces derniers temps, notre ambassadeur ne fait rien dans ce sens. Les autres nationalités, s’il y a un problème, leurs ambassades se lèvent pour régler la situation pour leurs compatriotes. Il y a beaucoup de guinéens qui croupissent en prison pour des futilités, on ne fait rien pour eux. Alors que les autres ambassades vont chaque fois libérer leurs compatriotes détenus. Les guinéens ne bénéficient d’aucun regard de la part de notre ambassade. En cas de maladie, c’est les associations qui cotisent pour traiter un guinéen, mais nos moyens sont limités et l’ambassade ne fait aucune assistance sociale pour nous. C’est entre autres, les difficultés que les guinéens traversent au Maroc.

Récemment nous avons appris que vous avez demandé le départ de l’ambassadeur Aboubacar Dione. Pourquoi ?

A cet effet, nous avons adressé justement des courriers au nouveau ministre des Affaires étrangères, Ibrahima Kalil Kaba. Pour ce qui est de l’ambassadeur, même pendant le confinement, nous avons été le voir pour qu’il accompagne la communauté guinéenne comme les autres ambassades, malheureusement, aucune suite. Avec toutes les difficultés que nous traversons, nous exigeons avec l’ensemble de la communauté guinéenne que l’ambassadeur Aboubacar DIONE soit rappelé. Cet ambassadeur ne fait rien pour les guinéens, l’AEVM là est imposée aux guinéens à son temps. Les courriers sont envoyés partout. Même la carte de séjour qu’on obtenait facilement est devenue difficile. Pourtant, c’est facile pour les autres à travers leur représentation diplomatique pour la carte de séjour. Il n’a fait aucune réunion avec la communauté guinéenne pour voir ce qu’il faut, les cas sociaux tout est brisé. Nous voyons que l’ambassadeur n’est pas en mesure de gérer les choses, c’est pourquoi nous demandons à l’Etat guinéen de le rappeler au pays. Le mouvement la Voix des guinéens au Maroc englobe toutes les couches sociales des guinéens vivant au Maroc. Nous avons les hommes d’affaires, les étudiants, les entrepreneurs, les commerçants y compris les migrants. Nous regroupons tout le monde dans ce mouvement. A travers ce mouvement, nous nous informons de la situation de tous les guinéens installés au Maroc ici.

Avez-vous un retour des courriers adressés aux autorités guinéennes ?

Pour le moment, nous n’avons pas eu de retour. Nous avons envoyé un au ministre des affaires étrangères, et un autre au président de la République. L’espoir est permis avec le nouveau ministre des Affaires étrangères. Je me rappelle avoir eu des échanges avec lui quand il était au cabinet de la présidence de la République. Nous espérons qu’il pourra changer la donne. Nous comptons sur lui et l’appui de son Premier ministre pour nous renouveler les passeports sur place. Ils doivent comprendre que ce n’est pas facile de trouver 15 millions pour aller renouveler le passeport en Guinée. Même si vous avez le montant, vous allez au pays, après vous êtes bloqués à cause de l’obtention de l’AEVM. Imaginez-vous un père de famille installé ici avec 3 ou 4 enfants, s’il faut que tous ces membres aillent à Conakry, évaluez le montant que ça va couter, c’est plus de 50 millions alors qu'il n’y a pas des moyens, c’est compliqué pour nous.

Est-ce que vous avez de nos jours une idée sur le nombre de guinéens détenus dans les prisons marocaines et de quoi sont-ils accusés ?

Nous n’avons pas encore la liste complète, mais d’après la dernière information que nous avons, il y a au moins 150 guinéens qui croupissent en prison. C’est ce qui est officiel sinon, ils sont très nombreux en prison. Certains parmi eux sont arrêtés pour les problèmes migratoires. Ils ont été arrêtés en pleine traversée via la mer méditerranée et jetés en prison. D’autres sont mis aux arrêts à cause des conflits internes avec les marocains. Le plus souvent c’est à cause des deux problèmes que des guinéens se retrouvent en prison ici.

Qu’en est-il du cas de Moussa Camara, migrant guinéen condamné pour trafic de migrant ?

C’est un regret pour nous, Moussa Camara et condamné à 10 ans de prison. Moussa a été pris dans la ville de Nador avec une dizaine de mauritaniens dans la même situation. Ils sont tous été condamnés à 10 ans de prison.  3 mois après, l’ambassadeur de la Mauritanie a effectué le déplacement pour libérer les leurs et les ramener au pays. Pour notre part, notre ambassadeur n’a rien fait pour libérer Moussa Camara jusqu’à présent.   Il n’est même pas seul, il y a une cinquantaine de guinéens qui croupissent en prison à Nador. Aucune aide, aucune assistance de la part de l’ambassade de Guinée.

Quel est le quotidien des étudiants guinéens dans ce pays sachant que la vie est chère au Maroc ?

A l’heure où je vous parle, les étudiants guinéens attendent leurs bourses. Il y a de cela   plusieurs mois les bourses sont encore attendues, elles tardent à venir. Même hier, on en parlait par rapport à ce retard. Si cela continue, nous allons faire un autre préavis de grève pour rappeler que les étudiants n’ont pas encore reçu leur bourse. Ensuite, la bourse des étudiants guinéens est très bas par rapport aux autres nationalités qui sont là, nos bourses c’est environ 450.000 Gnf. Même avec ce montant insignifiant, l’État guinéen peut cumuler beaucoup de mois sans payer. Alors qu’une petite chambre dans les bas quartiers, il faut, à peu près, payer l’équivalent de 1 million Gnf francs. Maintenant, imaginez que les étudiants reçoivent 450.000 Gnf qui ne peuvent même pas couvrir le loyer à plus forte raison, faire face au reste. C’est ce qui pousse souvent les étudiants à abandonner les cours pour aller travailler afin de subvenir à leurs besoins. Ce n’est pas facile, les guinéens tirent le diable par la queue ici. La souffrance est notoire.

Est-ce qu’il y a des cas d’abandon d’études connus faute de soutien ou des guinéens qui veulent rentrer volontairement, mais qui n’ont pas eu la possibilité ?

Ils sont innombrables les étudiants qui n’arrivent pas à tenir qui ont jeté l’éponge juste pour chercher à manger parce qu’ils n’arrivent pas à concilier les deux. Ils sont nombreux à travailler dans les centres d’appels parce que c’est le travail qui est facile à obtenir ici pour les étrangers. Finalement, ils ont mis croix aux études pour chercher juste à manger. Tandis que d’autres aussi le font en parallèlement avec les études, selon leur emploi du temps. Certains étudiants aussi qui ont fini les études, ne peuvent pas rentrer au pays, ils sont bloqués à cause du billet retour. C’est l’Etat qui doit envoyer le billet retour après les études. Ce qui n’est le cas. Les billets retour ne viennent pas à temps et si l’Etat se remue pour envoyer, ils envoient pour un nombre très limité. Nous considérons cela comme un abandon des étudiants en fin de cycle.

Connaissez-vous l’effectif des étudiants guinéens répartis dans les universités et instituts marocains ?

L’effectif approximatif des étudiants se situe autour de 2500. Ceux qui fréquentent les écoles publiques, facilement, on peut les identifier, mais il y a un nombre important aussi qui fréquente le privé qui n’est pas répertorié dans la base des données de l’ambassade. J’ai été pendant un moment le président de tous les étudiants étrangers à Casablanca.  Partout, c’est pareil, certains sont dans le privé ce n’est pas facile de les identifier comme les lauréats.  Si vous prenez les guinéens de façon générale, nous sommes plus de 4000 à vivre sur le territoire marocain.

Comment se débrouillent également nos sœurs étudiantes qui sont dans le lot ?

Là, c’est une question qu’il faut redouter. Il y a beaucoup de nos sœurs qui traversent des situations difficiles comme les hommes mais bon, nous vivons en harmonie, il faut être clair la dessus. Parfois, on se porte secours entre nous mais c’est difficile de toutes les façons. Dans chaque ville, on se retrouve pour nous entraider et surtout veiller à nos sœurs. Malgré tout c’est dur voire très dur. Nous faisons en sorte que les filles vivent ensemble pour que l’harmonie et la convivialité règnent entre elles.

Un dernier mot ?

Je vais m’adresser personnellement au chef de l’Etat, professeur Alpha CONDE, à son premier ministre, Ibrahima Kassory Fofana, au ministre des Affaires étrangères, Ibrahima Kalil Kaba. Aidez-nous. Vos compatriotes souffrent vraiment au Maroc, nous tirons le diable par la queue. Sur tous les plans, c’est difficile. Nous attendons vos réactions rapides afin de faciliter la tâche aux guinéens.

Interview réalisée par

Alpha Ousmane BAH (AOB)

Pour Africaguinee.com

Créé le Vendredi 26 Février 2021 à 20:21