Voyage au bout de l'enfer : témoignage choc d'Emile LAMAH…

Interview
Emile Lamah
Emile Lamah

CONAKRY- C'est un témoignage bouleversant ! Emile LAMAH, candidat malheureux à l'immigration clandestine vers l'Europe a vécu l'enfer. Ce jeune qui ambitionnait de devenir un footballeur a vu son rêve fondre comme une boule de neige sous un soleil de plomb. Dans cet entretien, il revient sur les péripéties de son aventure. Du Maroc en Libye en passant par l'Algérie, ce jeune migrant qui a failli perdre sa vie durant son aventure,  livre un récit poignant.

 

AFRICAGUINEE.COM : Qu’est-ce-qui vous a motivé à vous lancer dans l’aventure ?

EMILE LAMAH : Je jouais dans un centre de formation de football. Accessoirement à ça, je faisais aussi la menuiserie. Un jour, un ami m’a convaincu en me disant que le foot que je joue, si je vais au Maroc ça va payer. J’ai donc décidé de rallier le Maroc. J’avais payé mon billet d’avion à 330.000 FCFA. Je suis arrivé au Maroc. Mais après quelques semaines de séjour, j’ai trouvé que ce n’est pas ce à quoi je m'attendais. La vie au Maroc était tellement dure. Je ne pouvais pas rester. Je ne voulais pas retourner comme ça parce que j’avais déjà dépensé beaucoup d’argent.

Racontez-nous alors la suite...

Des gens qui ont quitté l'Algérie m'ont dit que si j’ai le courage de partir dans ce pays, je peux travailler et gagner de l’argent. Je me suis dit, au lieu de retourner dans mon pays, vaut mieux continuer mon chemin. C'est ainsi que j'ai quitté le Maroc, mais avant de rentrer en Algérie, c’était dure à la frontière. Il y a un camp là-bas que nous avons tenté plusieurs fois de franchir, les militaires nous ont attrapés, ils nous ont fait retourner au Maroc. On a ressayé encore. J'ai failli perdre mon pied là-bas, mais Dieu m’a aidé. Un jour, la nuit nous avons pu traverser le camp. Après nous sommes rentrés dans la deuxième capitale. J’ai fait deux mois là-bas et je travaillais avec des chinois. J’ai eu une petite somme en économie. J’ai décidé de financer mon convoi à hauteur de 35.000 dinars de l’Algérie pour la Libye. En Libye, il y a des rebelles qui travaillent en connivence avec des passeurs qui sont venus nous chercher. Ils nous ont envoyés dans une maison inachevée. Le pays étant en guerre, nous avions fait une semaine là-bas.

Un jour, la nuit ils sont venus avec des véhicules 4×4 nous chercher. On nous a parqués comme des boîtes de sardine. C'est une personne sur une autre, après on met la bâche sur vous. Ils sont allés nous déposer dans le désert, très loin. D'autres groupes rebelles sont venus nous trouver, ils nous ont dit de nous débarrasser de tout ce qu’on possédait. Sinon, si par après ils trouvent quelque chose avec quelqu’un, on le tuerait l’immédiatement. Tout ce qui était sur nous, argent, téléphone, nous avons tout déposé dans un sachet qu'ils ont pris. Ils nous ont amené à Syntan. Là, ils venaient prendre les gens au compte-goutte pour les conduire à des destinations inconnues. Parce que quitter Syntan pour la capitale Tripoli, ce n’était pas du tout facile. Ils avaient déjà pris des migrants là-bas qu’ils ont enfermés. Ensuite, ils appellent leurs parents et proches pour demander des rançons. Nous nous n’étions pas au courant de ça. Certains qu’ils avaient enfermés, se sont échappés pour venir où on était. En représailles, les rebelles sont venus avec des pistolets, ils ont commencé à nous tirer dessus. Lorsqu'on s'est mis à fuir, ce sont des Kalachnikovs qu’ils ont pris pour nous pourchasser. Nous avons fui pour aller vers une mosquée où on a trouvé l’imam qui nous a appelés pour savoir ce qu’il y avait. Puisque nous on ne comprend pas arabe, l’imam nous a trouvé un abri.

Mais les rebelles sont venus en flèche vers nous. Par peur, nous avons laissé l’imam pour poursuivre la fuite. Ils ont recommencé à tirer sur nous. Subitement, je suis tombé dans ma fuite. Quand je suis tombé, mon âme a quitté en moi. Je me suis retrouvé au ciel. J’ai rencontré deux personnes. Une femme et un homme. Ils m’ont demandé qu’est-ce que je cherche. J’ai juste répondu que je suis perdu. Les deux se sont regardés, ils ont souri. Ils m’ont dit : ton jour n’est pas arrivé. Si je vous mens, tout ce que je cherche que Dieu fasse que je ne l'obtienne pas dans ma vie. Et quand ils m’ont répondu, je n’ai pas eu le temps de leur demander autre chose. C'est comme si mon âme était revenue en moi. Quand j’ai rouvert mes yeux, un monsieur avait son kalachnikov pointé sur ma poitrine. J’avais vu que mon pied était déjà fracturé.  J’ai présenté la photo de ma fille, il a jeté, j’ai présenté mon passeport, il a jeté ça aussi. Il y avait un vieux qui était arrêté à côté de nous je ne sais pas d’où il venait. Il a vu la photo de ma fille, il a dit de ne pas me tuer. Il a demandé de m’amener à l’hôpital.  Ils m’ont amené dans une clinique où ils ont demandé au médecin s'il pouvait soigner mon pied.  

 

Le médecin a répondu par l’affirmatif ajoutant qu’il n’avait pas de matériel pour les soins. Il a dit que pour me soigner, il faudrait qu’on m’amène à Tripoli. Puisque ce sont des rebelles, ils ne pouvaient pas rentrer à Tripoli. Ils m’ont mis dans une ambulance pour m’évacuer vers Tripoli. Arrivé, on m’a envoyé dans un hôpital où on me posait des questions en arabe et en anglais, en espagnole que je ne comprenais pas. Ils ont appelé un médecin arabe qui est venu. Ce dernier ne voulait même pas me toucher parce qu’ils ne veulent pas du tout voir les noirs. Il a pris du coton qu’il a introduit dans ma plaie. Après avoir plâtré mon pied, il a appelé ceux qui sont venus avec moi pour me reprendre. Ils m’ont ramené encore à Syntan dans le désert là-bas. Ils m'ont mis en prison. Ensuite, ils m’ont demandé d’appeler mes parents pour qu’ils envoient de l’argent afin qu’on me libère. J’ai dit non, je n’ai pas de parent. Parce que de là où j’étais, je n’avais plus le choix. Je ne pouvais pas marcher. La balle a traversé mes deux pieds.

 

Ils m’ont pris dans une ambulance encore pour m’amener quelque part que je ne connaissais pas. Par la suite, ils m’ont mis dans une Mercédès. Celui qui nous a conduits, nous a envoyé vers Zabratta. Arrivé au corridor, ils ont arrêté la voiture. Ceux qui étaient là ont demandé au monsieur ce que je cherchais dans la voiture. Ce dernier a dit qu’il m’a vu sur la route en train de pleurer, c'est pourquoi il a voulu m’aider. Les militaires là sont venus m'interroger en arabe que je ne comprenais pas. Moi aussi je parle français qu’ils ne comprennent pas. C’est ainsi qu’ils ont appelé un de leur grand chef qui comprenait français. Ce dernier est venu me demander, je lui ai expliqué ce qui s’était passé. Il m’a demandé ce que j’avais fait pour mériter tout ça, je lui ai dit que je n’ai rien fait. Il m'a confié qu'eux aussi, ils sont des chefs militaires. Mais d'où je venais, ils ont peur d'aller là-bas. Ils sont de l’armée, mais ils ont peur de Syntan. Il m’a demandé si je voulais qu’on me rapatrie dans mon pays, j’ai dit oui. Il m’a interrogé sur ma religion. Je lui dis que je suis chrétien. Il s’est aussitôt découragé, il a dit qu’il ne pouvait plus partir avec moi. Mais de là où j’étais, je n’avais plus peur de quelque chose. J’avais la foi en Dieu.  De là, les rebelles là m’ont amené dans une grande prison où j’ai fait une semaine, sans médicament alors que je devais continuer mes soins.

Mon pied s'est gangrené, j’ai vu des vers sortir dedans

Mon pied a commencé à pourrir. Des vers et des microbes ont commencé à sortir, je les ai vus en train de ramper sur moi. Je les voyais, je n’avais pas de médicaments. Je vous le jure, la main sur tout ce que je cherche, c’est ce que j’ai traversé là-bas. Tout ce dont je disposais comme force, c’était la prière. C’est Dieu que je remercie qui me donnait la force. Je ne croyais pas si un jour, moi je pouvais rentrer en Côte d’Ivoire. Parce que la prison dans laquelle nous étions était bondée. Il y avait toutes les nationalités. Des ONG qui venaient des fois pour faire des dons dans cette prison-là. Quand ils m’ont vu, je leur ai expliqué tout. Le chef rebelle a appelé un médecin, qui m’a envoyé dans une clinique. La clinique dans laquelle ils m’ont envoyé, les médecins étaient de mèche avec les rebelles. Ils les ont informés en leur disant qu'on a évacué un black chez eux.

Les rebelles sont venus là-bas immédiatement nous trouver. L’arabe qui m’avait évacué, ils l’ont attrapé par le bout d'un fusil kalachnikov. Puis ils l’ont pris, ils sont partis avec lui, ils m’ont laissé sur place. Le chef rebelle a encore appelé un autre groupe qui est venu me chercher à la clinique où j'étais. Ils m’ont envoyé dans un grand hôpital où on soigne des militaires qui sont en guerre. Ça c’était à Zaouya. C’est un humanitaire de la croix rouge qui est venu s'occuper de moi. Ils ont enlevé la plaque. Mais mon pied s'était gangrené. Malgré ça, ils ont pris courage de me traiter. Je suis resté là-bas trois mois deux semaines. Un jour, il y a eu un affrontement. Un groupe rebelle est venu attaquer l'hôpital, tout le monde est parti, ils nous ont laissé. On était trois dont deux anglophones plus moi.

C’est la croix rouge qui est venue nous prendre de cet hôpital et nous a renvoyé vers Tripoli. Ils ont fait mes papiers et ils m’ont envoyé dans une clinique. Ils m’ont mis dans une chambre où j'étais avec un autre malade. Ils m'ont fait une prise de sang. Après les examens, ils ont décidé de m'opérer. La même nuit, ils m’ont habillé en tenue bleue. On m'a lavé ensuite direction vers le bloc opératoire. Celui qui devait m’opérer m’a dit que ce n’est pas mon pied qu’on devait opérer. Quand j’ai commencé à me débattre, ils m’ont administré une injection et je me suis endormi immédiatement. Ils m’ont opéré au niveau de l’abdomen, je ne sais pas ce qu’ils ont enlevé là-bas. On est resté là pour ma convalescence. Mais là aussi, une pagaille a éclaté. De là-bas, on m'a déposé chez un nigérien. Ceux qui m'ont amené ont dit à ce dernier de s’occuper de moi et que dans une semaine je vais rentrer chez moi. J'étais là assis dans la douleur sans médicaments, les mouches entouraient mon pied. Après deux semaines, on m'a fait quitter là-bas aussi.

Comment avez-vous pu rentrer dans votre pays ?

Les gens de l’OIM (organisation internationale pour les migrations) sont arrivés. Ceux-ci nous ont informés que des vols spéciaux seront envoyés pour le rapatriement des migrants. Mais moi, vu mon état, un vieux burkinabé  m’a dit quand ils vont venir, même si tu ne peux pas t’arrêter sur ton pied il faut forcer, sinon ne va pas te rapatrier. J'ai eu la chance, c’est comme ça qu'on nous a pris, nous sommes rentrés en Côte d’Ivoire. J’ai quitté la Côte d’Ivoire pour venir à Nzérékoré parce que ma maman est là. Je ne travaille pas, je ne fais rien. Je n’ai plus rien dans ma tête que la prière. J’ai deux enfants, une fille et un garçon. Je vis comme ça. Cette aventure a été une leçon. Je demande à tous mes amis : si vous avez un fonds, investissez-le dans une activité au pays. La Côte d’Ivoire est mieux, la Guinée est mieux que de risquer de sa vie vers un saut dans l'inconnu.

 

SAKOUVOGUI Paul Foromo

Correspondant régional d’Africaguinee.com

 N'zérékoré

Tel :  (00224) 628 80 17 43

Créé le Jeudi 24 décembre 2020 à 1:43