Damantang Albert Camara : « Les jeunes de Ratoma me connaissent… »


Interview
Damantang Albert Camara, Ministre de la Sécurité et de la Protection civile
Damantang Albert Camara, Ministre de la Sécurité et de la Protection civile

CONAKRY- Qu’est-ce qui va désormais changer dans la gestion des manifestations en Guinée ? Qu’est-ce qui explique le nombre élevé de victimes dans la commune de Ratoma ? Quelques semaines après sa prise de fonction, le nouveau Ministre de la Sécurité et de la Protection civile a reçu une équipe de journalistes d’Africaguinee.com.

Dans un entretien à bâtons- rompus, Damantang Albert Camara a dévoilé ses stratégies. Dans un ton ferme, le Ministre de la Sécurité a également adressé un message à l’endroit des forces de l’ordre souvent accusées d’exactions. 

Au micro d’Africaguinee.com, le Ministre de la Sécurité et de la Protection civile a aussi répondu aux accusations de l’ONG « Amnesty International ». Nous vous livrons une partie de l’entretien que nous avons eu avec le Ministre Damantang Albert Camara. Exclusif !!!

 

 

AFRICAGUINEE.COM : Dans quel état avez-vous trouvé le département de la Sécurité et de la protection civile ? 

DAMANTNG ALBERT CAMARA : Ce département est en pleine réforme depuis 2010. Il est dans le programme global des réformes du  secteur de la sécurité. Donc j’ai trouvé des réformes en cours que j’entends poursuivre avec des programmes spécifiques appuyés par des partenaires internationaux et des structures locales. Ces réformes devraient permettre enfin au secteur de la sécurité d’être dans les standards internationaux et surtout d’être au bénéfice des populations guinéennes. 

Vous avez pris fonction dans un contexte particulier avec les manifestations souvent émaillées de violences. Quelles dispositions avez-vous prises pour éviter que cette situation ne s’enlise davantage ? 

Nous essayons de collaborer avec les organisateurs des manifestations. Lors de la dernière manifestation, les forces de l’ordre et les organisateurs se sont entendus sur  le parcours, on a aménagé des espaces sur lesquels les gens pouvaient marcher, nos services ont été sollicités pour dégager les taxis au niveau de Kondébougni pour permettre aux gens de remonter facilement. Ils ont travaillé en  parfaite harmonie. Je crois que c’est le secret de  la stabilité, de la sérénité, de la paix qui doit entourer ces manifestations. Si on arrive à répéter ça, je crois que ça sera une grande victoire pour l’ensemble des guinéens. 

Comment expliquez-vous que les cas de violences surviennent pour la plupart dans la commune de Ratoma ? 

Peut-être c’est parce que la plupart des manifestants viennent de cette zone. Je note cependant qu’à part  la première victime (Djakariaou, ndlr) de ces violences lors de l’arrivée du leader de l’UFDG en 2011, la quasi-totalité des autres victimes c’est en dehors du périmètre des manifestations. C’est quand même un point très important que tout le monde doit avoir à l’esprit pour nous permettre de découvrir la vérité et faire en sorte que ça cesse. Quand vous regardez le périmètre sur lequel se déroulent les manifestations, même lorsqu’elles ne sont pas autorisées ou il y a des fois des affrontements entre les jeunes et les forces de l’ordre, vous n’avez pas de victimes par balles en tant que telle. C’est souvent dans les quartiers, en dehors du périmètre des manifestations que ces crimes se commettent. Et c’est là le véritable enjeu pour pouvoir déterminer pourquoi et comment cela intervient. Il y a des enquêtes qui seront cette fois-ci poussées au bout, nous irons jusqu’à ce qui est possible de faire avec notamment l’audition des familles, les cliniques dans lesquelles les victimes sont passées, les gens qui sont allés les chercher. Je pense que cela nous permettra d’avoir des pistes pour faire de telle sorte que ceux qui sont derrière ces crimes soient démasqués. Parce que de toute façon ce sont des criminels quelque soit leur appartenance. 

Certains parlent de la présence d’un escadron de la mort dans cette zone. Est-ce que vous partagez cet avis ? 

Je ne dédouane personne tout comme je n’accuse personne. Je dis simplement que, mis à part les victimes et leurs familles, le premier perdant dans ces histoires d’assassinat c’est bien l’Etat guinéen, c’est bien le Gouvernement guinéen. Vouloir justifier ou donner des explications sur ces crimes aux familles des victimes qui, par le truchement des discours politiques qui exploitent ce genre de situation  font qu’il y a un ressentiment, qu’il y a un Etat qui est contre une partie de la population. Vous avez un ressentiment de certains citoyens vis-à-vis des forces de police, les liens qu’on essaie de tisser entre la police et la population se dissout, vous avez de la tension. Donc l’Etat n’a absolument rien à gagner dans ces morts là. 

Au contraire, à un moment donné il faut chercher à savoir à qui profite le crime. Qui a intérêt à ce qu’il y ait des morts dans les manifestations ? Qui a intérêt à ce qu’il y ait la tension entre les populations et les forces de police ? Qui a intérêt à salir le Gouvernement guinéen avec ça ? Ce n’est pas le Gouvernement. Parce que sincèrement, j’ai beau chercher, je ne vois pas ce que ça nous apporte. Ça n’effraie pas les manifestants. Les manifestations ont toujours continué. Ce n’est pas parce qu’il y a un mort ou plus que les gens ont cessé de manifester. Je crois que l’idée n’est pas  non plus d’éliminer l’électorat d’un candidat, on n’est très loin du compte. Donc je ne vois pas ce que l’Etat a à gagner dedans. Il faut être très serein par rapport à ça. Quelques soient les personnes qui commettent ces actes, que ce soit des militaires, des policiers, des gendarmes ou des civils, ils le font dans un but bien précis. L’intelligence voudrait qu’on se mette ensemble, et nous, et les familles des victimes ainsi qu’à la chapelle à laquelle ils appartiennent, pour retrouver ces coupables. 

Je suis convaincu qu’il n’y a pas un plan organisé visant à éliminer un certain nombre de personnes. Ces pauvres personnes qui meurent ne représentent pas une menace politique en tant que telle. Ce ne sont pas des leaders, ce ne sont pas des assassins ni des personnes influentes  qui pourraient justifier qu’on les tue. NON. C’est fait à dessein. 

Pourtant de plus en plus de voix s’élèvent pour parler d’assassinat ciblé contre une ethnie ? 

Mais cibler par rapport à qui et à quoi ? Je crois qu’il y a de la mauvaise foi. Tout le monde sait qu’il y a des clivages politiques qui correspondent à des clivages régionalistes. C’est évident, on a trouvé ainsi, on se bat pour que ça change. J’espère que chaque parti politique s’inscrit dans cette logique-là.  Mais ce qui est vrai d’un côté se traduit forcément que lorsqu’il y a à un moment donné deux groupes qui s’affrontent. Je pense que ça serait dommage qu’on induise cela, qu’on exacerbe les tensions entre une certaine communauté et les forces de l’ordre ou le reste de la population. Ça serait dommageable pour tout le monde. 

En dépit des instructions que vous avez données, les forces de l’ordre se rendent parfois coupables d’abus lorsqu’elles sont déployées sur le terrain. Que comptez-vous faire ? 

Autant je serais intransigeant sur le respect qui doit être accordé à des agents, autant on ne peut pas permettre que les forces de l’ordre abusent de leur pouvoir de la force publique pour brimer des citoyens. Il y a un service de l’inspection générale qui a déjà un certain nombre de dossiers qu’il analyse pour que des sanctions appropriées soient prises. 

Il y a par exemple le cas d’un jeune écolier qui a été sérieusement tabassé à Hamdallaye qui est toujours hospitalisé à Donka. Il souffre d’une double fracture au crâne. Avez-vous été saisi de ce dossier ? 

Non, mais  comme vous me l’apprenez, il serait intéressant que des témoignages concordants avec des éléments d’informations soient rapportés à l’inspection générale et que les agents, si c’est des agents  qui se sont comportés de cette façon, soient sanctionnés.

Pourquoi selon vous le Gouvernement n’autorise les manifestations de l’opposition que dans la commune de Ratoma ? 

L’autorisation des manifestations dépend des pouvoirs publics, des autorités qui administrent la ville en l’occurrence le Gouvernorat, les mairies. Lorsqu’elles décident qu’une manifestation ne peut pas se dérouler à un endroit précis, nous en tant que ministère de la sécurité, nous ne pouvons que faire respecter ces décisions prises par l’autorité civile. Maintenant s’il s’agit d’apprécier ou pas les autorisations ou les itinéraires définis par les autorités, je pense qu’effectivement là, il y a dans certains pays, où manifester n’est pas approprié parce que ça  entraine une paralysie, ça entraine des dommages, ça peut dégénérer en violence. Donc, par rapport à ces facteurs-là, l’autorité doit interdire ou ne pas autoriser des manifestations sur certains trajets précis. 

Quel regard portez-vous sur le rapport d’Amnesty international sur la Guinée ? 

Pour un organisme aussi sérieux qu’Amnesty International, je crois que tous les mots ont un sens. Moi il y a une phrase que j’ai retenue. Elle dit qu’en Guinée « les manifestations sont systématiquement interdites ». Ce qui est un mensonge absolu. Qu’il y ait des problèmes dans certaines manifestations, que certaines manifestations aient été interdites sur un certain axe, ou à un certain moment, je peux  le comprendre. Mais dire qu’en Guinée les manifestations sont systématiquement interdites, c’est faux. Donc, ça met en doute même la manière dont le problème a été abordé et le sérieux avec lequel ce rapport a été fait. Ceci étant, c’est une ONG qui fait son travail, il faut le respecter. Mais notre manière de gérer l’ordre public n’est pas dictée par ce que disent les organisations internationales. Ça serait dommage. Ce qui nous intéresse, c’est de gérer l’ordre public dans l’intérêt de tous les guinéens en tenant compte des réalités qui sont les nôtres. 

A Labé, le Premier Ministre Kassoory Fofana a dit que la plus part des victimes des dernières manifestations ont reçu des balles de dos. N’est-ce pas une fuite en avant alors que même les résultats des enquêtes ne sont pas rendus publics ?  

En tant que Premier Ministre il peut avoir accès à certaines informations. Moi en tant que Ministre de la Sécurité je suis soumis à la rigueur de la procédure judiciaire et peut-être à ce que le parquet et le procureur vont dire. Je vais m’en tenir à ça. Peut-être que certaines informations ont filtré, peut-être que j’en ai quelques unes, mais j’attendrais la fin et la communication officielle du Procureur de la République. Il est aussi important de savoir, c’est qu’avant que la justice n’ait eu accès aux corps, plusieurs personnes ont eu accès aux cadavres. Ce qui est déjà très grave. Il y a eu des ambulances qui sont allées les chercher sans la présence d’un officier de police judicaire, ils ont été transportés par des personnes dans des cliniques privées dans lesquelles les corps ont été manipulés avant d’être amenés dans les morgues. Donc des informations ont pu filtrer. Ce qui est dommage. J’en discutais avec un expert européen qui m’a dit que dès l’instant où la scène de crime a été compromise, il devient très difficile de remonter jusqu’au criminel. Mais nous ferons avec ce que nous avons pour nous rapprocher le plus proche possible de la vérité. 

Pourquoi selon vous certains jeunes s’attaquent parfois à des symboles de l’Etat ? 

Pour plusieurs raisons parfois qui n’ont rien à avoir avec la politique, ils ont des ressentiments vis-à-vis de certains agents. Le message que j’ai, c’est de leur dire que la police appartient à tous les guinéens. Je viens d’un atelier où on essaie de rapprocher la police des citoyens avec un dialogue permanent. J’espère qu’à moyen terme, on arrivera à avoir  un rapport normalisé avec les jeunes pour qu’en fin, ils fassent la différence entre ce qui relève de l’intérêt privé, de l’intérêt public, ce qui symbolise l’Etat dont ils font partie et ce qui symbolise une tendance politique.

Envisageriez-vous en tant que ministre de la sécurité de faire un déplacement à Ratoma pour rencontrer les jeunes, discuter avec eux pour comprendre leurs préoccupations ?

Cette manière d’aborder le sujet est une autre manière de stigmatiser les jeunes de Ratoma. On ne peut pas aller voir spécifiquement les jeunes de Ratoma. Il faut qu’eux aussi aient l’impression qu’ils sont comme tous les autres. J’irais les voir probablement. Je viens d’une tournée où je suis allé m’assoir dans chaque commissariat que j’ai vu durant le trajet pour discuter avec eux, regarder la tenue des documents administratifs, discuter avec les détenus, vérifier que les principes de garde à vue étaient respectés, vérifier l’administration normale des commissariats, quand bien même ils sont petits, quand bien même ils sont démunis, se fait avec célérité et orthodoxie.  Et puis il faut parler avec tous les guinéens. Il faut éviter de stigmatiser les jeunes d’une zone comme s’ils n’étaient pas des guinéens. 

Ce n’est point une stigmatisation. C’est généralement dans cette zone qu’il y a des manifestations ?

Il y en a eu parfois pour des motifs qui ne sont pas politiques, il y a eu des manifestations à Kankan, à Siguiri, à Nzérékoré parfois pour des motifs qui n’ont rien à avoir avec la politique. Je crois que ce n’est leur rendre service que dire on va traiter d’une manière différente d’autres guinéens, on va les traiter comme des guinéens. Les jeunes de Ratoma me connaissent, j’ai déjà discuté avec eux, je me suis déjà assis avec eux, j’ai essayé de prendre du thé avec eux, ce n’est pas parce que je suis Ministre de la sécurité que je vais leur faire un traitement particulier. Par contre effectivement il faut qu’on s’intéresse à eux de la même manière qu’on s’intéresse aux autres guinéens.

 

Entretien réalisé par SOUARE Mamadou Hassimiou

Et Boubacar 1 Diallo

Pour Africaguinee.com

Tél. : (+224) 655 31 11 11

Créé le Samedi 07 décembre 2019 à 13:58