Immersion à la SOGUIPAH après le limogeage du DG : A la rencontre des paysans-planteurs "essoufflés" par des années de crise…

Guinée forestière
Des paysans planteurs de la Soguipah
Des paysans planteurs de la Soguipah

YOMOU-Fleuron de l’industrie guinéenne, la société guinéenne de palmier à huile et d'hévéa (SOGUIPAH) traverse depuis quelques années une crise majeure. Cette unité industrielle installée dans la sous-préfecture de Diécké, préfecture de Yomou, est la plus grande en Guinée forestière. Elle est spécialisée dans la production du caoutchouc et de l'huile rouge. 

Récemment, les travailleurs de cette unité industrielle située à la frontière Libérienne se sont mis en collectif pour défendre dit-on leur droit et réclamer une amélioration des conditions de vie et de travail. Chose qui a d'ailleurs conduit certains membres en prison.

Alors que la crise ne faisait que s'enliser, le président de la transition, dans un décret a limogé, mercredi dernier, Michel Béimy, accusé de détournement de deniers publics. Après ce limogeage, Africaguinee.com à travers son correspondant dans la région forestière, a fait une immersion à Diécké où il a interrogé les travailleurs. Les paysans-planteurs de la SOGUIPAH ont brisé le silence pour exprimer leur sentiment. Rencontré sur le site, certains racontent sur fond de révélations, les problèmes auxquels ils ont été confrontés ces dernières années. Le départ de Michel Béimy est un soulagement pour beaucoup. Pour d’autres, c’est un nouveau vent d’espoir qui souffle pour ce fleuron industriel.

« La gestion du directeur qui vient de quitter ne nous satisfait pas, nous planteurs. Au moment où nous parlons, nous avons 5 à 6 mois d'arriérés qui ne sont pas encore payés. Alors que nous vivons que des fruits de nos plantations, si un directeur est là il ne paye pas nos produits, cela provoque beaucoup de crises et ça retarde le développement. Préalablement nous avons été victimes des crises, mais le degré est très élevé au temps de Michel », confie un travailleur.

Tout en interpellant le colonel Mamadi Doumbouya, ce planteur affirme que depuis 7 mois ils ne sont pas payés. Une situation devenue intenable. Nous ne faisons rien actuellement que la vente des caoutchoucs. Nous n'avons rien aujourd'hui. Ce que nous demandons au président de Doumbouya, c'est de nous aider à travers cette société pour que nous aussi nous gagnions notre vie. Ici, tout le monde est dans la culture de l'hévéa, même un domaine pour cultiver le riz, nous n'avons pas. C'est de ça nous vivons. Et aujourd'hui tous les planteurs pleurent », témoigne Aboubacar Kourouma.

Ils revendent nos productions, mais nous n’avons rien en retour

Les problèmes qui ont commencé au temps de la gestion de l’ex ministre Mariam Soguipah, alors DG de la société, sont allés crescendo. La situation s’est aggravée davantage au temps de Michel Béimy, explique Mory Sara Cissé.

"Au temps de Madame (Mariam Soguipah, ndlr), elle a fait beaucoup de pépinières pour dire qu'elle va remplacer nos plantations. Puisqu'elles ne donnent plus rien. Lorsqu’ils l’ont enlevé, Michel a pris toutes ces pépinières qu'il a envoyé ailleurs. Après cela, il a fait des pépinières, il a dit qu'il va remplacer nos plantes. Il ne l'a pas fait. Il a plutôt pris ces pépinières qu'il a envoyé chez lui. Tous les jours, les remorques vont à Monrovia avec du caoutchouc bien emballé. L'huile part toujours en Sierra Leone chaque trois jours. On donne notre hévéa, ils revendent mais nous n’avons rien en retour", fustige Mory Sara Cissé, vice-président des planteurs de Gbeinson. 

Pour Sekpola Gamy, un autre responsable des planteurs, la SOGUIPAH ne traverse pas une crise (majeure) comme le pensent certains. Selon lui, tout est lié aux malversations financières qui gangrène la gestion de l'unité.

« Au moment de l'ex directrice, on nous prenait le kilogramme à 11.000gnf. Mais maintenant, c'est 4000gnf et ils ont organisé un système appelé agro business qui est en défaveur de nous planteurs. C'était une politique de la direction, quand ils nous donnent 4000, ils organisent des groupes qui nous prennent le kilo à 3000, 1500 ou 2000. Il n'y a pas de prix fixe parce que la paye retarde jusqu'à 7, 3 ou 4 mois. Nous n'avons pas un calendrier fixe, pour le payement. Les gens profitent donc de cela pour agir sur nous planteurs. Alors qu'il n'y a vraiment pas de crise. C'est un détournement qui est là. Parce que nos productions n'ont jamais duré à l'usine. A chaque fois qu'on dépose, ils revendent. Et ils refusent de nous payer. C'est un refus », soutient Sekpola Gamy, trésorier des planteurs de Gbeinson.

70 milliards de ristournes non-payés

Depuis 2013, les planteurs sont privés de leur "ristourne" un prélèvement fait sur chaque kilogramme d'hévéa et mis à la disposition de la communauté chaque année pour la réhabilitation et la construction des infrastructures de base dans le cadre du développement communautaire. De nos jours cette somme s'élève à hauteur de plus 70 milliards de francs guinéens, nous apprend-t-on.

"Nous planteurs, nous souffrons. Ce qui nous touche encore plus, à l'implantation des PF (Plantation Familiale), il nous a été dit qu'il y a un prélèvement orienté dans le cadre du développement communautaire. A chaque fin d'année, on nous donnait les ristournes prélevées par kilogramme. C'est à partir de cette somme que nous planteurs, on utilisait pour construire nos édifices publics comme des écoles, des maisons de jeunes, mais aussi refaire nos pistes rurales. Mais voilà que depuis 2013, les ristournes sont bloquées. Je crois que le montant va jusqu'à 73 milliards de nos francs. Quand le directeur est venu, nous avons essayé de parler avec lui. Mais il n'a jamais pris cela au sérieux, alors que c'est avec cette somme là que nous paysans planteurs, nous nous servons pour le développement communautaire. Nous avons une école primaire de Diécké 1 dont le vent avait emporté la toiture, mais jusque-là nous n'avons rien pour la rénovation. Tout cela nous fait du mal.

Sur un kilogramme, la SOGUIPAH fait le prélèvement et jusque-là rien n'a diminué, elle fonctionne à plein-régime mais pour nous, planteurs, c'est le prix qui diminue chaque fois. Alors que ce qu'ils prélèvent sur chaque kilogramme est resté toujours maintenu. Tous les planteurs pleurent pour leurs ristournes. Tu rentres aujourd'hui dans les villages, les écoles sont gâtées, les maisons des jeunes, le marché. On utilisait l'argent des ristournes là pour les rénover. Hélas, depuis 2013, cette somme est bloquée.

Nous demandons au gouvernement de faire face à ce problème. On veut que celui qui viendra comme nouveau directeur, puisse faire cas de cette affaire de ristournes. Même si le gouvernement ne nous appuie pas totalement pour le développement communautaire, c'est les ristournes-là qui nous aidait à faire beaucoup de choses à la place du gouvernement. Donc, nous demandons au gouvernement d’éclaircir cette situation de ristourne", a lancé Sekpola Gamy, trésorier des planteurs de palmier à huile et d'Hévéa de Gbeinson.

Attentes et profil du nouveau Directeur

Michel Géimy, considéré comme la cause du problème, est certes limogé, mais les travailleurs restent encore prudents. Ils expriment leurs attentes vis-à-vis du nouveau directeur, qui n’a pas encore été nommé.

« Nous ne pouvons pas aussitôt nous réjouir parce nous ne savons pas qui vient. Mais nous voulons un directeur qui peut nous gérer et gérer nos plantations et de façon rationnelle. Parce que nos plantations sont vieillissantes et il n'y a pas de suivi. Donc, nous demandons au nouveau directeur de pouvoir suivre nos plantations dont d'autres sont déjà amorties », lance un des travailleurs. 

Pas d’un bureaucrate

Le futur directeur de la SOGUIPAH devrait être un manager rassembleur qui va regrouper tout le monde, souhaite, le directeur adjoint chargé d'administration de la SOGUIPAH.

« Nous voulons un manager qui va mettre chacun à sa place, selon sa capacité, en fonction de ce qu'il peut apporter comme valeur ajoutée à tout ce que nous avons en place. Nous ne voulons pas d'un bureaucrate qui va passer tout son temps au bureau, qui va refuser d'aller au chantier, mais nous voulons un directeur qui va créer l'émulation entre ceux qui ont des compétences, afin que d'une année à l'autre, la SOGUIPAH puisse connaître à nouveau la prospérité", espère Nagama Goumou, membre du collectif des travailleurs de la SOGUIPAH. Il a le ferme espoir qu’avec un bon directeur, après 6 mois de gestion, le polygone de fréquence va soulever la tête.

 

De retour de Diécké,

Paul Foromo SAKOUVOGUI

Pour Africaguinee.com

Tél : (00224) 628 80 17 43

Créé le Dimanche 22 mai 2022 à 12:12