Sébastien Nadot: "le Ministre Le Drian a un double jeu vis-à-vis d'Alpha Condé…"

Guinée
Sébastien Nadot, Député français de la Haute Garonne
Sébastien Nadot, Député français de la Haute Garonne

PARIS- Le député français Sébastien Nadot vient de s'exprimer à nouveau sur la situation sociale et politique en Guinée. Ce parlementaire, membre de la commission des affaires étrangères, dénonce le "double jeu" de Jean-Yves Le Drian, le chef de la diplomatie française vis-à-vis du dirigeant guinéen et appelle Emmanuel Macron à redresser la barre. Selon lui " Alpha Condé a basculé dans une stratégie de gouvernement par la violence qui est effrayante. Il y a des vies humaines en danger". Face à la "gravité de la situation", il appelle la France à parler d'une voix forte et de déclencher auprès de ses amis l'UE, l'article 96 de l'accord de Cotonou. Interview exclusive.

 

AFRICAGUINEE.COM : Vous aviez appelé la France à un changement radical de son action diplomatique vis-à-vis de la Guinée au lendemain de la réélection controversée d'Alpha Condé à un troisième mandat. Quelle lecture faites-vous de l'évolution de la situation depuis ?

SEBASTIEN NADOT : Par la voix de son ministre des Affaires étrangères, la France a dit son mécontentement quant au glissement dangereux du régime instauré par Alpha Condé vers un autoritarisme dévastateur. Mais – pardon de mon franc-parler – du moulin à parole du Ministre Le Drian, tout indique que le président de facto Alpha Condé n’en a cure. Je dirais même qu’il s’en moque ou qu’il s’en satisfait. Entre les deux, on dirait à peine mieux qu’une discussion de comptoir. La gravité de la situation exige bien autre chose. Alpha Condé a basculé dans une stratégie de gouvernement par la violence qui est effrayante. Il y a des vies humaines en danger. La situation est très grave.

Lors de son audition au sénat il y a trois semaines, Jean-Yves Le Drian a condamné les poursuites extra-procédurières visant les responsables de l'opposition et a indiqué que la France et l'UE exigeaient que la lumière soit faite sur les décès de détenus politiques en prison. Est-ce suffisant ?

La parole ne suffit pas. Trop souvent, le Ministre Le Drian utilise son discours usé – il était déjà ministre il y a 30 ans ! – et sa condescendance vis-à-vis des dictateurs des pays africains est d’un autre temps et est tout à fait inacceptable, vis-à-vis de la Guinée en premier lieu. Et puis, le Ministre Le Drian a un double jeu : il dénonce brièvement les conséquences de l’autoritarisme du Président guinéen au Parlement français et, à quelques jours d’écart, on le retrouve bras-dessus bras-dessous, tout sourire aux côtés d’Alpha Condé en train de palabrer. J’ai regardé ces images à plusieurs reprises tant elles me paraissaient improbables. Le Ministre ne semble pas maîtriser la communication moderne : ce qui se passe à Paris, à Conakry ou ailleurs est connu de tous, aussi ses propos sonnent-ils creux. Mais surtout il prend les Français comme les Guinéens pour des imbéciles. Rarement la France n’a eu tant de médiocrité chez un ministre des Affaires étrangères !

Il n'a pas manqué de prévenir que des mesures éventuelles pourraient être prises si la lumière n'est pas faite. Certains notamment en Guinée voient cette menace comme un coup d'épée dans l'eau. Êtes-vous de cet avis ?

Pour aller vers des mesures éventuelles, le Ministre aurait déjà dû saisir l’Union européenne pour déclencher la procédure appropriée de l’article 96 de l’Accord de Cotonou. Face à la situation d’une gravité extrême, ce n’est pas de palabres qui s’éternisent qu’il est besoin mais d’activer les procédures de droit telles que la Guinée et l’Union européenne se sont engagés à respecter, l’un envers l’autre.

A votre avis que doit faire la France pour faire évoluer les choses en Guinée ? La libération des détenus et une réelle volonté d'ouverture débouchant sur un dialogue franc avec l'opposition, notamment Cellou Dalein Diallo. Est-ce une partie de la solution ?

Bien sûr que des gestes tels que ceux que vous décrivez sont nécessaires, mais ils sont largement insuffisants. Le Président Alpha Condé foule un à un tous les engagements qu’il faut tenir pour s’inscrire son action dans un État de droit. Le contrat démocratique est rompu à toutes les étapes : avant, pendant et après l’élection présidentielle. Il est donc nécessaire de repenser étape par étape ce qui permettrait à la Guinée de reprendre le chemin de la démocratie. Et c’est beaucoup plus profond que les quelques coups médiatiques dont Alpha Condé a appris à se servir. Pour l’instant, on ne décèle aucune réelle intention chez lui à revenir dans le camp démocratique.

La France doit donc parler d’une voix forte, ce dont est incapable le ministre des Affaires étrangères. C’est donc au Président Macron de mouiller sa chemise, et le plus tôt sera le mieux. Pour l’instant, il a délégué la gestion des relations de la France à la Guinée à son ministre, mais compte-tenu de son incapacité à prendre la mesure du drame guinéen le Président français doit intervenir directement et au sein des instances européennes. Encore une fois ce sont des vies humaines qui sont en jeu.

Vous avez déclaré dans un de vos récents tweet, citation : "Le Président Alpha Condé met les opposants politiques en prison et empêche les radios d’émettre. C’est très grave. L’article 96 des Accords de #Cotonou doit être activé d’urgence. A la violence d’Etat, l’UE et la #France doivent opposer le droit, fermement". Pourriez-vous développer ? Que prévoit l'accord de Cotonou ?

L’Accord de Cotonou date de 2000 et a été prorogé à plusieurs reprises jusqu’à minimum fin décembre 2021 (dans l’attente de l’entrée en vigueur du nouveau partenariat économique). L'accord de Cotonou est le cadre général dans lequel s'inscrivent les relations entre l'Union européenne, d'une part, et les pays d'Afrique – dont la Guinée –, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), d'autre part.

Dans cet accord l'Union européenne et la Guinée reconnaissent que les droits de l'homme, les principes démocratiques et l'État de droit sont des composantes essentielles de leur partenariat et des piliers fondamentaux d'un développement à long terme. Ils s'engagent aussi à protéger et promouvoir ces valeurs, en particulier via un dialogue politique.

Ils ont par ailleurs établi une procédure pouvant être utilisée lorsque l'une des parties ne respecte pas les principes fondamentaux précités. Les règles régissant cette procédure sont fixées à l'article 96 de l'accord. En l’occurrence, compte tenu de la gravité des faits, la phase de consultation peut être très courte pour faire place à des mesures collectives ou individuelles. Bien sûr, le plus efficace se situe dans les mesures individuelles ciblées : interdiction de territoire européen, gel des avoirs financiers personnels etc... Reste à la France de mobiliser ses partenaires européens pour activer ces sanctions.

Alors que la Guinée est dans le top des pays demandeurs d'asile chez les mineurs, ces derniers temps, la presse française s'est penchée sur des cas de menaces d'expulsions visant de nombreux jeunes guinéens, arrivés dans l'Hexagone dans des conditions jugées irrégulières.  On a d'ailleurs enregistré des manifestations de solidarité çà et là. Qu'est-ce que ça traduit ?

Cela traduit un problème aux tenants et aboutissants complexes. D’abord concernant les réfugiés guinéens en France : la situation politique du pays justifie chaque jour un peu plus qu’un statut de réfugié leur soit octroyé. Ensuite, sur la manière de mieux accueillir. Mais surtout, il faut prendre le problème à sa racine. Si des jeunes guinéens viennent en France en dépit de toutes les difficultés qu’ils peuvent y rencontrer, c’est bien que la Guinée ne leur propose pas un cadre de vie satisfaisant – ni emploi, ni perspectives de développement, ni formations supérieures. La France, sans ingérence, a intérêt à aider la Guinée, pour une relation voulue, positive et gagnante, plutôt que subie et difficile. Elle pourrait engager des partenariats forts au niveau universitaire afin que les jeunes n’aient à pas à s’exiler pour aller à l’université. Ce serait un signal fort, très différent de l’engagement très militaire de la France au Sahel...

Un mot pour conclure ?

Les médias guinéens ont une approche pluraliste de la situation en Guinée, c’est très réjouissant. Chacun doit prendre conscience que la liberté de la presse, des journalistes, des opinions est un joyau inestimable pour un pays. Et il faut la défendre bec et ongles !

Interview réalisée par Diallo Boubacar 1

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 655 311 112

Créé le Samedi 20 Février 2021 à 14:27