Les révélations "chocs" de Sadou Diallo : "Comment on a décimé nos bœufs…"

Kankan
Elhadj Saidou Diallo
Elhadj Saidou Diallo

KANKAN-Des éleveurs ont été victimes de violences d’une « extrême cruauté » dans la sous-préfecture de Koumban (Kankan). Ces nomades ont assisté, impuissants, à l'abattage de leurs troupeaux, aux pillages, incendies de leurs cases par des hommes armés de fusils et de machettes. Encore sous le choc, Elhadj Sadou Diallo, l’une des victimes fait un témoignage affreux et dresse un bilan non encore exhaustif. Il dénonce des complicités au niveau local. Interview !  

 

AFRICAGUINEE.COM : Vous êtes l’un des éleveurs dont le troupeau a été décimé dans la sous-préfecture de Koumban à Kankan. Dites-nous comment cela est arrivé ?

ELHADJ SAIDOU DIALLO : J’avais mon troupeau à Banankoro, dans la préfecture de Kérouané. A travers les échanges avec d’autres éleveurs installés à Koumban, ils m’ont rassuré qu’il y avait des pâturages propices à l’élevage. J’ai envoyé mon oncle qui est à Faranah pour aller rencontrer les autochtones. Lorsqu'il est arrivé, nos amis éleveurs l’ont présenté au Sôtikèmo et les autorités sous-préfectorales. C’était la concurrence pour trouver une place. Mon oncle a quand même pu obtenir un endroit pour notre troupeau. Après le mois de ramadan, j’ai quitté Conakry pour aller à Kérouané. J’ai regroupé mes animaux pour aller s’établir à Koumban. Avant de s’installer, on avait donné de l’argent que nous appelons le prix de cola. C’était vraiment, un endroit propice à l’agriculture. Il y a de cela 6 mois que j’ai envoyé mon troupeau dans la sous-préfecture de Koumban dans Kankan. Nous y avons trouvé nos amis éleveurs qui sont installés depuis 4 ans pour les uns et 5 ans pour d’autres. Nous, nous sommes des nomades. Par après, d’autres gens du village sont venus nous demander de quitter les lieux. Nous leur avons dit que nous ne sommes pas venus illégalement et qu’on avait l’autorisation des autorités locales coutumières et administratives. Ils nous ont donné un délai d’une semaine afin qu’on leur trouve eux aussi, leur prix de cola. On est reparti voir ceux qui nous avaient autorisé à s’y installer. Ceux-ci nous ont dit de ne pas s’inquiéter, qu’ils vont se voir entre eux. Par après, ils nous ont demandé de leur trouver le prix de la cola. Nous avons accepté puisque nous ne sommes pas venus les exproprier leurs terres. Nous, nous voulons le bon voisinage.

Jusque-là, tout allait bien entre vous et les autochtones. Qu’est-ce qui a provoqué cette violence ?

Tout allait bien jusqu’à une semaine de l’élection présidentielle du 18 octobre. Un responsable du RPG (parti au pouvoir, Ndlr) à Kankan est parti à Koumban et les villages environnants pour demander aux habitants de voter pour eux. Nous avons appris que les habitants de la localité ont accepté de voter pour le RPG à condition qu’après les élections qu’on les aide à nous chasser des lieux. Ce responsable leur (les autochtones) a promis que dès son retour à Kankan, il demandera aux autorités de nous faire quitter. Il est parti voir le préfet de Kankan qui est parti voir le Sôtikèmo et le sous-préfet pour leur demander d’exécuter les vœux des militants du RPG. Nous avons un interlocuteur qui est à Kankan qui nous a aidé à voir le préfet et le Sôtikèmo. Nous les avons appelés pour leur expliquer que c’était la saison pluvieuse et qu’on ne pouvait pas déplacer nos animaux. Si on essaie de déplacer 3 à 4 mille bœufs, on risquerait de gâter les champs de riz, de maïs, de manioc.  

Nous leur avons demandé de nous accorder jusqu’à la fin des pluies, après que les gens aient fini de récolter pour qu’on puisse passer sans problème. Ils nous ont encore demandé une 3e fois de payer le prix de cola. Nous avons donné plus que ce que nous avions donné pour la première et la deuxième fois. A mon for étonnement, j’ai reçu un appel au lendemain des élections me disant que les habitants de 8 villages environnant ont donné un ultimatum aux éleveurs jusqu’au jeudi 22 octobre de quitter les lieux. Passé ce délai, ils menaçaient de tuer tout ce qu’ils trouveraient devant eux, hommes ou bêtes, et bruler les maisons. C’était incompréhensible. Ils ne pouvaient pas nous donner 4 jours pour évacuer 4 mille bêtes. Nous avons recontacté les autorités préfectorales pour leur demander qu’est ce qui se passe parce qu’on en avait déjà parlé. Elles nous ont dit d’attendre qu’elles allaient voir le Sôtikèmo et les sages. Ensuite, on est reparti voir celui qui nous avait aidé à s’y installer. Il nous a dit qu’il va voir le préfet et l’imam qui est le principal instigateur des violences. Il y a un colonel originaire de Koumban vivant à Kankan. Le Sôtikémo était inquiet et il a essayé de dissuader les gens de nous attaquer. Quand il a fini par comprendre que c’est plus fort que lui, il nous a appelé pour nous dire d’évacuer les femmes et les enfants en nous disant que les assaillants étaient prêts et qu’ils ont acheté des balles. Le préfet a promis d’envoyer un contingent des forces de sécurité pour empêcher l’attaque. Il ne l’a pas fait. Le jeudi matin, des amis du village ont appelé les éleveurs pour leur dire de s’éloigner et que les gens étaient sur le point d’attaquer. J’ai demandé de s’éloigner pour se protéger et de laisser le troupeau.

Que s’est-il passé ensuite ?

Quand les assaillants sont venus dans les pâturages, ils ont essayé de regrouper les animaux. Ils ont fusillé certains et voulu emporter d’autres. Mais les bêtes n’avaient jamais entendu des coups de fusil. Quand ils se sont mis à tirer, les bêtes ont pris panique et se sont enfuis dans la brousse. Ils ont pourchassé certaines et ainsi tué beaucoup et emporté la viande. Ils ont quand même pu emporter toutes les chèvres, les poules, les lits, des panneaux solaires et ont mis le feu sur les cases. Heureusement, il n’y a pas eu de mort d’homme, ni de blessés parce que nous avions demandé aux gens de s’éloigner.

Aujourd’hui, est ce que vous avez pu retrouver les animaux qui n’ont pas été tués ?

Effrayés par les coups de feu, nos troupeaux se sont dispersés dans la brousse. Nous sommes en train de les rechercher. Mais ce n’est pas facile. Les quelques animaux que nous avons retrouvés n’acceptent pas qu’on les approche. Ils sont toujours effrayées.

 

Combien de bêtes ont été tuées ?

 

On n’a pas encore retrouvé 207 bœufs, 156 chèvres et 90 poules ainsi que tous les biens matériels qui étaient dans les cases. Avant d’attaquer, ils avaient déjà espionné tous les pâturages situés dans les environs. Imaginez qu’il y au moins 2 kilomètres entre les différents pâturages, si ce n’était pas planifié, ils n’auraient pas pu attaquer entre 10 et 15 heures. 

Quelle a été la réaction des autorités de Kankan par la suite ?

On a été voir le Gouverneur. On a senti qu’il n’était pas au courant. On a compris que s’il était au courant, il allait empêcher qu’on tue nos animaux. Il a convoqué plusieurs réunions avec les autorités préfectorales et les responsables de 4 sous-préfectures pour leur dire que ce dont ont été victimes les éleveurs est un acte honteux. Il a dit que cela ne devait pas arriver et a demandé que les auteurs se présentent pour répondre de leurs actes, de nous rembourser et de reconstruire les cases brulées.

Avez-vous engagé une procédure judiciaire ?

Nous avons demandé à l’Etat de nous aider. On attend de voir ce qu’il va faire parce que c’est son rôle. Nous sommes des Guinéens. Nous sommes légalistes. Nous ne sommes pas des politiciens. Nous sommes là pour pouvoir contribuer au développement de notre pays.

Est-ce que vous pensez que vous avez été attaqué à cause de votre appartenance ethnique ?

Je ne voudrais pas dire cela. Je considère que c’est des gens haineux qui comprennent mal la vie actuelle et la politique qui ont poussé les uns à nous attaquer. Jusqu’à présent, il y a une entente cordiale entre nous et les habitants des villages plus proches. Lorsque nos cases ont été brulées, nos éleveurs ont été logés par des autochtones qui nous avaient autorisé à s’y installer. C’est des ressortissants malintentionnés qui ont manipulé certains. Ce n’est pas l’autorité de Conakry qui a fait. C’est l’autorité préfectorale qui est derrière ça. Le Président Alpha Condé n’est pas content de ce qui est arrivé tout comme le général Bourèma Condé et le gouverneur de Kankan. J’espère bien qu’ils vont prouver au monde entier qu’ils n’en sont pas instigateurs.  

 

Interview réalisée par Abdoul Malick Diallo

Pour Africaguinee.com

Tél. : (+224) 669 91 93 06

Créé le Mardi 17 novembre 2020 à 11:35

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