Une pensée pour Mory Kanté (Par Aly Gilbert IFFONO)

Décès de Mory Kanté
Feu Mory Kanté
Feu Mory Kanté

Encore un de moins dans les rangs de nos grands talents des arts du spectacle. Mory Kanté s’en est allé sans crier gare. Je venais de le suivre la semaine dernière sur CIS-Media dans une longue émission culturelle où il parlait encore et toujours de culture africaine en général et guinéenne en particulier, exprimant tous les soucis que lui inspirait leur avenir. Cependant, il manqua pas d’évoquer la longue et dure bataille (finalement gagnée) qu’il a menée pour introduire dans les genres occidentaux la musique africaine ainsi que ses instruments traditionnels.

Chanteur, poète, chorégraphe, historien, balafoniste, guitariste, maître de la kora et j’en oublie; Mory Kanté fut un artiste complet qui n’aura laissé aucun public indifférent. Ayant ouvert les portes des grands courants musicaux du monde contemporain à la musique traditionnelle africaine, le griot électrique s’invitait dans tous les genres musicaux

Son art lui a permis d’accéder honorablement à la cour des grands où il va rencontrer les Manu Dibangu, Ray Léma, Carlos Santana, Khaled et tant d’autres avec lesquels il finira par partager le plateau. Mory Kanté réussira la prouesse non seulement de faire jouer ses instruments traditionnels par les « Blancs », mais aussi de les faire chanter dans sa langue maternelle.

Sur scène, l’homme Kanté était un phénomène artistique total et global, monopolisant à souhait les attentions de tous les publics qu’il écumait inexorablement. Homme-orchestre, il l’était : chantant, dansant, jouant à son emblématique kora, toujours moulé dans son costume blanc-révolutionnaire qui le mettait davantage en relief dans tous les spectacles. Dans les grands concerts, le public n’avait d’yeux et d’oreilles que pour lui. Mory Kanté tenait impérialement la scène et remplissait les salles où les spectateurs sont tenus en haleine par des prestations époustouflantes. Pour dire court, Mory Kanté en imposait à toutes et à tous.

Ce faisant, l’homme-orchestre aura incontestablement réussi à porter loin, haut et fort la culture guinéenne qui, depuis des lustres se cherche inlassablement le bout du tunnel. Ses longues et interminables randonnées internationales ne lui faisaient pas oublier le chemin de sa terre natale qu’il revoyait fréquemment pour la gratifier des décorations et autres distinctions honorifiques décrochées de haute lutte dans les grands festivals internationaux. A chacun de ses retours son peuple lui réservait toujours un accueil triomphal parce qu’il ne rentrait jamais bras ballants.

Grande star mondiale qu’il fut, Mory Kanté était d’un look extraordinairement simple. Il ne s’encombrait d’aucun artifice. Toujours de blanc vêtu, Mory Kanté plaisait à tous les regards : la mise impeccable, pas de cheveux hirsutes ou tressés, pas de boucles d’oreilles, pas de pantalons troués ou rabattus jusqu’aux genoux, autant de références qui en faisaient un artiste respectable et respecté dans tous les milieux. 

Le succès planétaire de l’artiste Mory Kanté doit être pour la jeune génération, une source d’inspiration, une grande école de la vie, en l’occurrence, batailler dur, très dur pour être performant en vue de s’affranchir de toute forme d’assistanat. Mory Kanté a réussi sans indisposer les pouvoirs publics. Sans tendre la main à qui que ce soit, il partait discrètement pour ses longues tournées internationales, mais revenait en fanfare, la poitrine constellée de décorations et brandissant de prestigieux trophées à sa descente d’avion. S’il tendait la main, c’était beaucoup plus pour saluer et surtout pour partager.

Jeunes artistes de Guinée, la réussite est au bout de l’effort. Mory Kanté vous a ouvert la voie royale de la réputation internationale. Empruntez-la pour continuer à marquer, tel qu’il le fit, la présence de la culture guinéenne partout où il l’avait fait découvrir, partout où il l’avait fait aimer. Combler ce vide qu’il laisse aujourd’hui sur les grandes scènes mondiales du spectacle, est une mission imprescriptible à laquelle vous ne saurez déroger. Car après Mory Kanté, ce ne sera pas le déluge. Il vous revient donc de prouver que la République de Guinée regorge de milliers d’autres Mory Kanté et que sa mort certes douloureuse et insupportable, ne sera pas un désastre pour la culture guinéenne. Vous le pouvez, j’en suis convaincu. Les jeunes talents sont nombreux et prometteurs.

A toi Mory Kanté,

Tu t’en vas, laissant orphelins de ton puissant timbre vocal, de tes doigtées magiques de maître de la kora, de tes exhibitions scéniques rappelant les séréwa de ton Kouranko natal, des millions de mélomanes guinéens et d’ailleurs.  Tu n’avais pas le choix devant la volonté divine. Mais sois rassuré que ton séjour sur terre aura été une mission honorablement accomplie.

S’il est vrai que l’idéal vécu immortalise l’homme, Mory Kanté, tu as réussi ton pari : le pari de donner le plaisir et la joie de vivre à ceux qui en avaient besoin, mais aussi le pari de l’intégration sous régionale. Guinéen de souche, Malien de par tes relations avunculaires, Sénégalais et Ivoirien par amitié, tu n’avais rien ménagé pour cultiver entre tes peuples qui t’étaient si chers, amour, paix et solidarité. Il n’y a aucun doute que tu continueras à vivre dans le cœur de tes semblables tous affectés aujourd’hui par ta cruelle et brutale disparition.
 

Dors en paix Mory Kanté !

Que la terre de Guinée que tu as aimée et servie avec passion et abnégation te soit légère.

AMEN !

Dr Aly Gilbert IFFONO

Ancien ministre de la Culture

 

Créé le Samedi 23 mai 2020 à 22:26