Immigration : les larmes de Makalé Sylla, mère de M’Mahawa Conté, morte en Méditerranée…

Immigration irrégulière
Feu M'Mahawa Conté
Feu M'Mahawa Conté

CONAKRY- C’est au quartier Hafia, dans la commune de Dixinn que nous avons rencontré la mère de M’Mahawa Conté, l’une des victimes du lundi 20 mai 2019 sur les côtes européennes. Ce jour trois femmes, des guinéennes, ont péri lors de la traversée de la Méditerranée. Aissatou Bobo Barry, Raguiatou Diallo et M’Mahawa Conté sont mortes sur le chemin de l’Eldorado européen. 

En larme, Makalé Sylla la mère de M’Mahawa Conté nous livre des confidences sur les derniers échanges qu’elle a eues avec sa fille…

« Aucun être ne peut éviter le sort qui lui est réservé par le créateur.  Pour la petite histoire, retenez que j’avais proposé à ma fille M’Mahawa de passer par la voie officielle, puisqu’on avait suffisamment de ressources pour ça. Je l’avais dissuadé de prendre la mer puisque ce voyage est plus risqué que celui de l’avion.  Déterminée à prendre ce chemin, elle m’a dit que le destin est inévitable et que tout ce qui arrive à l’être humain n’est que la volonté de Dieu et que toutes ses copines qui sont allées en Europe ont pris ce chemin.   

Elle m’a dit, mère, si vous remettez cet argent à quelqu’un pour m’aider à voyager par avion, l’intéressé risque de nous le détourner et cela ne nous honorera point. Donc laissez- moi partir par la mer, le destin est inévitable, c’est comme ça que j’ai donné mon accord ; malgré mon ressentiment. 

Depuis son départ au mois de Novembre 2018 pour le Maroc je ne suis pas à l’aise. Quand je vois des images que nous renvoient les réseaux sociaux sur les tragédies de ceux qui prennent la méditerranée pour l’eldorado européen, cela me fend le cœur. Toutes les fois qu’elle fait signe de vie, je lui réitère d’éviter de prendre la mer et de voir dans la mesure du comment prendre un vol. Une semaine avant sa mort je lui ai dit encore de renvoyer l’argent qu’elle détient pour son voyage. Ma fille m’a dit qu’elle le dira au nigérien (passeur, Ndlr), mais selon elle ce dernier lui a signifié qu’elle a déjà passé 8 mois au Maroc, le mieux pour elle c’est de garder patience pour franchir la barrière. 

Le dimanche, jour prévu pour leur embarquement, sans me soucier de quoi que ce soit, M’Mahawa m’appelle pour savoir comment je me portais puisque j’étais malade. Ainsi, j’ai profité pour lui montrer le chantier de la maison que je faisais construire (…), je ne savais même pas que son départ était déjà acté. Au Maroc, ma fille avait une tutrice qui l’hébergeait, elle s’appelle Tantie Aicha, à elle aussi je disais toujours de ne pas laisser ma fille partir par la mer.  Elle m’a rassuré qu’elle y veillera  

Le jour de son départ, ils ont fait des sacrifices là-bas (…), et personne ne se doutait qu’elle avait décidé de partir ce dimanche. C’est après que ma fille s’est éclipsée, personne parmi ses amies ne savait plus où elle était. Ayant constaté son absence prolongée, sa compagne qui l’hébergeait m’a indiqué qu’elles ont été dupées par le passeur  nigérian qui l’a laissé prendre le chemin de l’eau. 

Je parlais matin et soir avec M’Mahawa, nous parlions beaucoup au téléphone, elle m’avait habitué à me connecter tout le temps pour échanger avec elle, mais hélas.  Après ce long silence, j’ai appelé celle qui l’héberge pour demander des nouvelles de ma fille parce qu’elle était injoignable (…), peine perdue, la réponse de mon interlocutrice était aussi négative. Deux jours après, le mardi plus exactement, madame Aicha m’appelle pour me dire que ma fille avait voyagé depuis lundi à l’aube ; elle était très évasive et elle m’a demandé de prier pour ma fille. A entendre cette nouvelle, mes larmes ont coulé car j’avais perdu tout espoir.

Après cela, j’ai informé mon mari qui m’a suggéré d’être patiente et de garder espoir. Le mercredi, j’ai repris les appels mais elle était toujours injoignable.

 Ironie du sort, tout le quartier avait déjà la nouvelle que M’Mahawa serait morte puisque sa photo faisait le tour des réseaux sociaux. Au tour de notre domicile, les attroupements de curieux, d’amis et de voisins se formaient pour avoir des nouvelles. D’ailleurs, une de ses amies qui n’a pas eu le courage de s’exprimer autour de ce sujet, est venue réclamer des habits que ma fille avait gardé par devers elle pour coudre ; vous savez ma fille était couturière.

Chose curieuse, des copines à M’Mahawa ne quittaient plus notre domicile, pour demander après elle. Un jour donc, sans me douter de quoi que ce soit, une de ses amies s’est approchée de moi et m’a demandé d’être forte. A la maison, nous avons reçu la visite de Mariama, une de ses copines, quand cette dernière et moi, nos regards se sont croisés, chacune de nous a éclaté en sanglot. J’ai alors compris que quelque chose est arrivée à ma fille M’Mahawa (…), le pagne que j’avais noué est tombé sous l’effet des mouvements. 

Ce mercredi, je suis restée assise de 21h à 1h du matin sous le choc. Parmi ceux qui venaient pour les condoléances, un nous a précisé que ma fille serait morte quelques heures après son embarquement dans une pirogue de fortune. Aux dires des gens, mon enfant a fait des crises dans la pirogue parce qu’elle n’était pas habituée à voir des cadavres de personnes aussi près d’elle. 

Parmi mes huit enfants, M’Mahawa était celle qui se souciait le plus de notre sort. Je suis vraiment choquée et très triste. Son grand frère a perdu la raison, personne ne sait où il se trouve. M’Mahawa était mère d’une fille de 9 ans et d’un garçon de 15 ans.  Coutière de son état, M’Mahawa m’aidait beaucoup, j’avais vraiment un grand-espoir en elle quant à sa réussite. Elle me disait toujours, maman, comme tu es malade il faut que je parte trouver les moyens pour te soigne ; j’ai l’hypertension, elle me demandait de rester tranquille ; c’était ça notre dernière conversation avant son départ du pays. La mort de ma fille m’affecte trop aujourd’hui, elle était mon espoir. 

 La dernière conversation avec elle le dimanche le jour de son départ du Maroc pour la mer, elle m’a dit maman reste courageuse. Je lui ai dit à mon tour, j’ai cassé le mur qui était chez nous, j’ai commencé à construire une maison, le soubassement est déjà fait, je lui ai dit aussi que je confectionnais les briques, ma fille m’a demandé de prendre une photo et de l’envoyer, après elle m’a beaucoup encouragé en me disant si j’arrive en Europe on va s’entraider. 

Elle m’a demandé aussi si ma santé s’améliorait un peu. C’est la dernière conversation qu’on a eue le dimanche, le jour de son embarcation. Elle avait dit que c’est à cause de moi qu’elle voyageait ».

 

Propos recueillis par 

Alpha Ousmane Bah(AOB)

Tél. (+224) 664 93 45 45

Créé le Jeudi 06 juin 2019 à 15:12