F.C : « J’ai subi des abus sexuels sur la route vers l’Europe, j’ai même fait une fausse couche… »

Immigration clandestine vers l'Europe
Image d'illustration
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CONAKRY- Sur la route de l’immigration clandestine vers l’Europe, le voyage vire des fois au pire cauchemar pour de nombreuses filles guinéennes. Victimes de maltraitante, d’exploitation, d’abus sexuels tout au long du périple, le grand voyage a laissé des traces déchirantes sur ces candidates. 

Certaines filles qui ont subi ces différentes épreuves pour atteindre les côtes européennes ont accepté de partager leurs témoignages afin de prévenir d’autres candidates. Dans ce reportage, nous avons pu recueillir le témoignage de deux filles. L’une est passée par la Libye pour atteindre l’île de Malte, tandis que l’autre est passée par le Maroc avant d’arriver en Espagne. Leurs récits frisent l’indicible.

Diplômée en économie dans une université privée de Conakry, F.C ,31ans, est arrivée en Europe au début de l’année 2018 via la mer. Elle a quitté la Guinée en Avril 2017. Durant le long périple, F.C a subi toutes sortes d’abus y compris sexuels. Le voyage a laissé des blessures difficiles à cicatriser. Elle s’est confiée à Africaguinee.com. 

 « Ce que j’ai traversé sur cette route Guinée-Afrique du Nord notamment en Libye, pour me retrouver sur les côtes européennes est difficile. Outre les souffrances physiques, j’ai souffert psychologiquement. J’ai quitté la Guinée au mois d’Avril  2017 avec deux amis. En ce moment le trafic était intense. Arrivé à Bamako, le nombre a augmenté. Nous étions dans un convoi de 37 migrants dont 4 filles y compris moi. Nous avons pris la route du Niger. Nous avons traversé le Niger presque sans problèmes avec des escales. Nous sommes arrivés sur le territoire libyen à un endroit où des Touaregs contrôlaient la zone. Nous avons été bloqués, ils ont retiré tout ce qu’on avait, ils nous ont enfermé. Nous les filles, nous  avons été jetées dans une sorte de chambre où il y avait d’autres filles au nombre de 11. La nuit les ravisseurs venaient nous séparer. Chacun profitait sur une d’entre nous. C’était des rapports non protégés. Vous criez trop, mais ils tirent en l’air. Au même moment les garçons sont bastonnés, ce sont des zones de non droit. Vous ne verrez personne pour intervenir. C’était notre quotidien. Un bon matin un homme responsable des lieux est venu dire à ses petits de nous laisser partir.  Ils nous ont embarquées avec d’autres personnes. Sur la route de Tripoli, il y avait des hommes armés partout.

Moi qui ai quitté le pays en Avril 2017, je suis arrivée à Tripoli qu’en Aout de la même année. Nous étions exposés à ces gens. Plus on avançait plus le groupe se séparait. À Tripoli j’ai rencontré un groupe de passeurs qui a promis de me faire traverser à conditions que je fasse la cuisine pour eux jusqu’au jour de mon voyage en Italie, j’ai accepté. Parmi eux, il y avait des guinéens aussi. Pour rester tranquille j’ai décidé de m’accrocher à un d’entre eux. Etant un subsaharien comme moi je m’attendais à la pitié  de sa part, mais c’était un bourreau, plus méchant que ses collaborateurs. En fait ce Monsieur me disait qu’il était malien au début avec le nom Moussa, c’est un jour que j’ai découvert sa pièce d’identité guinéenne, j’ai compris qu’il s’appelle Ismael Condé né à   Dabola en 1978. Ce jour j’ai vraiment pleuré de savoir que c’est un frère qui me maltraitait comme les autres. Je suis tombée enceinte mais j’ai fait une fausse couche. 

Je précise que je n’étais pas seule dans cette situation, d’autres filles souffraient comme moi, quelques soient les explications que je donnais, je ne pourrais pas vous décrire tout. Finalement je tombais souvent malade. Un passeur qui a eu pitié de moi m’a aidé avec l’argument qu’il va me soigner, il m’a fait fuir avec d’autres, il m’a confié deux semaines quelque part, j’ai pu finalement échangé avec ma famille qui pensait que j’étais déjà morte. J’ai demandé un soutien financier et le contact à Conakry de celui qui m’a aidé a reçu des mains de ma famille près de 10 millions pour ma traversée. C’est de l’argent prêté en avance contre un domaine de terre à Coyah, le seul héritage laissé par mon défunt père. Dans la nuit du 8 au 9 octobre 2017 j’ai traversé avec un groupe de personnes dans une embarcation de fortune, ce jour je me rappelle on n’avait pas duré dans les eaux, un bateau de la croix rouge nous avait intercepté près d’une heure après notre départ dans les eaux, nous avons été conduits à Malte. Aujourd’hui je suis en Allemagne, mais je ne suis pas tranquille, parce que je ne sens aucune dignité en moi quand je pense à tout ce que j’ai subi en cours de route. Je souhaite que ce message serve de leçon aux autres sœurs, cette route n’est pas pour les femmes. Si vous mourez dans les mains de ces gens de mauvaise foi, votre famille ne saura jamais ce qui vous est arrivé »,a expliqué cette rescapée. 

Au Maroc  également, une autre porte d’entrée privilégiée des migrants,  des passeurs se livrent à ces pratiques ignobles. Ils jouent sur la conscience des candidates pour abuser d’elles. H.D 26 ans n’a pas connu le calvaire de la route comme les autres, vu  qu’elle avait pris l’avion à Conakry pour Casablanca. Elle raconte : 

« Quand j’ai quitté Conakry, le représentant du passeur à Conakry m’avait dit que toutes les conditions sont créées pour me faire voyager dans un bateau de marchandise entre l’Espagne et le Maroc. Mais dès que je suis arrivée, j’ai trainé plus de deux mois sans rien et le gars tentait de me rassurer. Chaque jour il me disait que la route n’est pas bonne actuellement, il m’a fait quitter là où il m’avait logé avec d’autres candidates pour me faire venir chez lui. Pour être bref, finalement on vivait maritalement et ne voulait même plus me laisser partir, mon frère qui m’attendait en Europe s’impatientait et je ne pouvais lui dire la vérité. Quand j’ai expliqué au correspondantdu passeur en Guinée ce que son patron m’a fait subir, c’est en ce moment il a menti à son patron pour lui dire qu’il y a 7 autres filles qui arrivent de Conakry dans 10 jours, c’est en ce moment qu’il a accéléré mon voyage dans l’espoir d’avoir les autres. Mais au fond c’était un prétexte, il m’a mis dans le voyage pour l’Espagne nous avons réussi au premier essai, mais ces gens sont de vrais  boucs. Vraiment les femmes galèrent. Avant le voyage on les exploite, certaines sont des femmes mariées qui sont là avec le consentement de leurs maris qui les attendent en Europe. C’est des avortements clandestins partout pour ceux qui ne veulent pas garder un enfant », expliqueH.D. 

Selon les statistiques disponibles à l’Organisation Internationale pour les Migrations au moins 2 045guinéens sont arrivés sur les côtes italiennes en 2015. Selon les données publiées par le ministère de l’intérieur italien en 2016, la Guinée est le troisième pays d’origine des migrants arrivés en Italie  avec 1 3342personnes, ce qui représente 7,4% du total d personnes arrivées, soit une augmentation de 376% par rapport à 2015. 2016 a été l’année la plus meurtrière pour les migrants et les réfugiés ayant tenté de traverser la méditerranée, avec 4 913décès.

De janvier 2017 à décembre 2018, plus de 10 275migrants guinéens sont passés par la Libye, l’Algérie, le Maroc et le Niger avec l’assistance de l’OIM. La plupart de ces migrants retournés sont des jeunes  dont la moyenne d’âge est comprise entre 18 et 25 ans. 

 

Alpha Ousmane Bah (AOB)

Pour Africaguinee.com

Tél. : (+224) 664 93 45 45

Créé le Vendredi 31 mai 2019 à 11:31