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Hadja André Touré : « Sékou Touré ne connaissait même pas l’existence du camp Boiro… (Interview)

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Interview
Hadja André Touré
Hadja André Touré

CONAKRY- Comment Sékou Touré a conduit la Guinée vers l’indépendance ? Comment la France avait sanctionné la Guinée pour avoir voté NON à la proposition faite par la Métropole ? Hadja André Touré, la veuve de Sékou Touré a accepté de livrer quelques secrets de l’histoire des années d’indépendance de la Guinée. La femme du Premier Président guinéen révèle dans cette interview plusieurs secrets. Des fameux complots, aux actes dirigeants français à l’époque, Hadja André se souvient. Plus de soixante ans après, elle nous en parle… Exclusif !!!

 

AFRICAGUINEE.COM: La Guinée célèbre ce mardi 2 octobre 2018 le 60ème  anniversaire de son accession à l’indépendance. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

HADJA ANDRE TOURE : Cela me procure beaucoup de satisfaction et de joie,  parce que 60 ans c’est vraiment la maturité. Le président Sékou Touré ayant reçu le Général De gaulle qui avait effectué une tournée dans tous les territoires français de l’époque pour demander aux leaders de ces territoires de voter OUI pour l’indépendance. Ces leaders avaient tous donné la promesse au Général De gaulle de faire voter leurs territoires pour le OUI et rester dans la communauté. Quelqu’un avait d’ailleurs soufflé à De gaulle de passer d’abord par conakry parce que ce que Sékou Touré dira ce  qu’il fera (…), le voyage de Conakry n’étant pas prévu a été ajouté, heureusement pour nous d’ailleurs. Avant son arrivée, le Président Sékou Touré a demandé qu’on réserve un accueil chaleureux à De gaulle puisque c’est un patriote qui aime sa patrie, il comprendra qu’il y a certains aussi qui aiment aussi leur patrie.  Par la suite il avait même indiqué que l’accueil qu’il a reçu, il ne l’a eu nulle part. Vous savez, le président Sékou était un grand communicateur, avant de faire quelque chose,  il l’expliquait d’abord au peuple. A son arrivée, le Général De-gaulle pensait que cet accueil et ses chants s’adressaient à sa personne, il ne savait pas que le peuple était averti et motivé à cela. Logé au palais du gouverneur, De gaulle et mon mari sont allés à l’Assemblée Territoriale à pied où ils ont été reçus par Saifoulaye Diallo, deuxième personnalité du parti et président de l’Assemblée Territoriale. Quand saifoulaye a fini son discours, le leader Sékou Touré a pris la parole, au cours de son discours mémorable il a indiqué ce qui suit : «  L’histoire ne retiendra pas que la France généreuse a voulu nous donner l’indépendance et que nous avons dit que nous voulons rester dans la colonie (…), je dis donc au nom de la Guinée et de l’Afrique, nous allons voter NON ». Alors cela n’a pas plus à De-gaulle, il a automatiquement changé de couleur et d’humeur. Il n’a pas du tout aimé cela parce que les autres lui avaient promis cela. A son tour, De-gaulle déclara : « Je dis ici plus haut qu’ailleurs que l’indépendance est à la disposition de la Guinée, elle peut la prendre en votant NON et dans ces conditions la France ne fera pas d’opposition et elle en tirera les conséquences (…), la Guinée suivra la voie qu’elle voudra ». Il s’est engagé aussi. Cette phrase de De-gaulle a beaucoup dérangé les Français, ils ont tout fait pour lui faire changer d’idée, mais puisqu’il l’avait dit publiquement il ne pouvait pas. Très fâché il s’est levé et a oublié de prendre son képi sur la table et sont retournés au palais du gouverneur. Mon mari avait écrit ce discours, l’a même soumis au gouverneur Jacques Mauberna pour montrer à De gaulle qui était censé connaitre le contenu. Peut-être c’est le ton qui ne l’a pas plu, mais Sékou Touré parlait comme ça. Quand il a prononcé la fameuse phrase « Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l’opulence dans l’esclavage». Le jour du vote, la consigne était de rester très serein et que chacun retourne chez lui sans heurts parce qu’ils pouvaient annuler le résultat des votes. Cela a été respecté, la population est allée voter sans pagaille. Pour l’anecdote, un journaliste français avait même dit que ce jour-là, la ville était comme une ville morte (…), seul les Tanks de l’armée française occupaient la ville. Pendant que toute la population était au repos après le vote, c’est ce moment qu’a choisi, le haut-commissaire de la France-d’ Outre-mer, Pierre Mesmer , qui a fait venir des parachutistes français pour faire accoster un bateau au port de Conakry  pour  ensuite dévaliser la Banque centrale de Guinée ; sortir toutes les réserves qui y étaient pour les faire embarquer en direction de la France. Lorsqu’il a prévenu son gouvernement, alors que le bateau était en haute mer, le ministre français des finances de l’époque a dit que cet argent appartenait à la Guinée et qu’il ne fallait pas le prendre. D’ailleurs, trente-ans après que ce même Mesmer a raconté cela (…), il dit qu’il ne regrette pas d’avoir pris cet argent et si c’était à refaire, il l’aurait fait parce que  son objectif était de mettre la Guinée à genou dès l’indépendance. Un pays qui débute ses premiers pas sans argent, c’était vraiment compliqué. Il a fallu le président N’krumah Kwamé du Ghana, patriote africain qui a prêté de l’argent à la Guinée sans intérêt. La France rancunière, avec cet acte a fait des choses qui n’ont pas honoré leur peuple, ils sont allés jusqu’à déshabiller les militaires guinéens et brulé les tenus, détruits des maisons, procédé à des pillages pas possible. La résidence du gouverneur qui devait servir de résidence pour le premier président a été vidée de son contenu, la vaisselle a été cassée. Mon mari a déménagé très vite là-bas parce qu’il voulait être auprès de son bureau pour pouvoir continuer son travail (...), c’est ce qu’ils nous ont légué comme héritage.  Moi d’ailleurs je suis restée longtemps avant de le rejoindre là-bas parce qu’à l’époque j’habitais une maison confortable lorsque mon mari était à la mairie.  Mais j’ai fini par déménager et je me rappelle qu’il n’y avait même pas de drap parce que tout avait été emporté. Ce qu’ils n’ont pas pu emporter, ils ont brisé.

Après l’indépendance, il y a eu assez de soubresauts, des complots dénoncés, notamment ceux de Jacques Foccart. Qu’est-ce que vous pouvez dire sur cette autre page de l’histoire de la Guinée?

Vous savez De-gaulle avait dit qu’il voulait Sékou Touré à plat ventre, cela vaut son pesant. Il sait ce qu’il a dit parce qu’il était très fâché. Parce que le NON de la Guinée a libéré tous les autres territoires de la colonie française, donc il ne pouvait pas pardonner cela. Il y a eu donc des multitudes de complots et quand mon mari dénonçait ces complots ils sont allés jusqu’à dire que Sékou Touré était atteint de complotite, tout ceci pour faire croire que ce sont des mensonges qu’il avançait. Mais c’était la réalité puisqu’ils ont reconnu après (…), après une chose, les blancs reconnaissent tout de suite ce qu’ils font, ils ont dit que tous les complots étaient réels jusqu’à l’agression portugaise qui a eu en 1970. Il y a eu une multitude de complots (…), mais Dieu Merci que le peuple de Guinée était éduqué  et on a pu déjouer ces complots-là. Quand cette agression a eu lieu en 1970, le président Sékou Touré a pris la parole pour expliquer le fond de la chose, une autre combattante, Hadja Mafory aussi a pris la parole pour motiver les femmes. Cet appel de Hadja Mafory a sensibilisé les femmes, parce que les mercenaires ayant échoué, se cachaient dans les familles et ce sont les femmes qui les dénonçaient. Ils étaient affamés et on refusait de leur donner à manger et mieux, la population les arrêtait. Donc ils ont lamentablement échoué.

Il y a assez de polémiques autour du régime de Sékou Touré. Certains racontent que le président Sékou Touré a changé carrément, avec ces complots, il y a eu des arrestations arbitraires, des gens qui ont été tués au camp Boiro, certains qui ont été torturés. Est-ce que selon vous toutes ces accusations ont des fondements ?

Je dis toujours qu’aucune action humaine n’est parfaite, la perfection n’appartient qu’à Dieu. Je ne dirais pas que tout était bon ou que tout était mauvais. Mais il faut voir les circonstances dans lesquelles les choses se sont passées (…). Personne n’a été arrêté sans qu’on ne fasse une enquête. Je comprends les enfants ou les familles de ces  personnes, c’est une charge assez lourde mais vouloir déformer l’histoire, c’est ce que je n’arrive pas à comprendre.

Il y a eu effectivement des arrestations parce qu’on a fait des enquêtes et ceux qui étaient dans les complots ont été arrêtés et mis en prison. Cette prison d’ailleurs a été construite par un Monsieur qui a lui-même fait cette prison après  (…), le président Sékou Touré n’était même pas au courant que cette prison était construite, lorsqu’il est venu voir cet endroit, il a d’ailleurs demandé si quelqu’un peut habiter dans un local aussi réduit. Vous savez, toutes sortes de personnes pullulent autour d’un chef, certains peuvent être avec vous pour vous détruire. Bref, nul n’est parfait.

Vous  voulez dire donc que votre mari n’était pas au courant de certaines choses qui se passaient ?

Très souvent même, il n’était pas au courant (…), parce que certaines personnes pour se défendre, essayaient d’éliminer toutes les personnes qui pouvaient les compromettre. Très souvent il n’était pas au courant et quand il apprenait il était étonné. Même le complot Tidiani, où ils voulaient assassiner le président Sékou Touré en compagnie du président Kenneth Kaunda de la Namibie. Ce Tidiani, entrainé par les Allemands était parti passer la journée chez une de ses amies qui était la femme du blanchisseur de la présidence. Après le repas et sa sieste, il s’est levé dans la précipitation et est parti attendre le cortège présidentiel. C’est quand il est arrivé là-bas qu’il s’est surement rendu compte qu’il a oublié son pistolet. Même dans l’entourage du président il y avait des complices (…), arrivé au point où l’acte d’assassinat devait se passer, le cortège a ralenti, automatiquement il a sauté dans la voiture, n’ayant pas son arme, il a été maitrisé dans le véhicule par le président Sékou Touré lui-même. Pendant qu’il cherchait à maitriser Tidiani, les complices, qui étaient même dans l’entourage du chef de l’Etat assommaient mon mari par des coups de crosse de leurs armes dans le dos et sur les bras. Mon mari a souffert de ses douleurs jusqu’à la fin de ses jours. Malgré tout il n’a pas lâché et il est parvenu à remettre Tidiani aux gardes de l’escorte. Ce sont ces gens-là qui étaient des complices et ont abattu le fameux Tidiani. Quand ils sont arrivés à la présidence pendant que nous, nous étions en train de préparer le banquet pour le soir, le président Sékou demande après Tidiani, et on lui sort le corps sans vie du bonhomme. Etonné, il demande pourquoi on l’a tué ? Comme ça personne ne saura la vérité, s’est-il interrogé.

Les familles des victimes du Camp Boiro commémorent chaque année les douloureux évènements des années de règne de Sékou Touré. Comment vous avez vécu cette époque ?

A cette époque j’étais assez loin de tous ces problèmes. En réalité, durant tout le règne de mon mari  je n’ai jamais fait de politique, puisque je m’occupais du social. Avec quelques amies d’enfance, j’ai commencé tout d’abord chez-moi à faire des petits boulots de ménages, de couture (…), c’est ce que nous vendions pour avoir de l’argent. Nous n’avons pas voulu laisser cette charge à l’Etat. Nous avons cherché notre argent et on a acheté 10 machines à coudre, ensuite on a ouvert un centre de formation pour les jeunes filles qui n’ont pas eu la chance d’aller à l’école ou de poursuivre leurs études. Beaucoup de filles gagnaient leur vie à traves cela (…), de notre côté on ne prélevait que le prix de la matière première et le reste de l’argent revenait aux filles qui produisaient. C’était notre objectif et moi,  c’est ce que je faisais.

A suivre….

 

Diallo Boubacar 1

             &

BAH Boubacar LOUDAH

Pour Africaguinee.com

Tél.: (+224) 655 31 11 12

Créé le Mardi 02 octobre 2018 à 14:32