Opinion : radios religieuses, la Guinée entre mensonge et amalgame

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Libre Opinion

La récente décision de la HAC, haute autorité de la communication relative à la fermeture des radios religieuses m’amène à sortir de mon silence pour une deuxième fois, cela afin de susciter le débat au niveau national. Il me parait important de mettre les points sur I. 

Loi sur l’audio-visuel guinéen : en 2006, les premières radios libres du pays voyaient le jour. Pour en arriver là, il a fallu une loi portant libéralisation des ondes. Six ans plus tard, les membres du CNT, conseil national de transition, ont révisé la loi organique L/91/005/CTRN/du 23 décembre 1991. C’est ainsi que la loiL/2010/02/CNT du 22 juin 2010 sera adoptée. 

Dans cette réflexion, nous nous intéressons aux radios privées et pour cela, il nous faut marquer un arrêt au titre 3 de cette loi.  A ce niveau, au chapitre 1, section 2 et article 30, il est dit je cite « Aucune station de radiodiffusion ou de télévision privée ou communautaire ne doit ni directement ni indirectement s’identifier à un parti politique, à une religion, à une région ou encore à une ethnie. » 

Si vous interrogez bon nombre de cadres guinéens y compris des hommes de médias, ils justifient cette disposition par le caractère laïc de la République de Guinée. Pour eux et pour tous ceux qui pensent comme eux, la laïcité signifie « incapacité de cohabitation entre la religion ou les religions et l’Etat ». 

Du coup, nous sommes ainsi obligés de revoir la définition de la laïcité. Selon les recherches, la laïcité  c’est le  « principe de séparation dans l'État de la société civile et de la société religieuse » et « d'impartialité ou de neutralité de l'État à l'égard des confessions religieuses ». 

La dernière partie de cette définition a été bien comprise par le président Alpha Condé qui a tenu à l’expliquer à plusieurs imams venus faire la rupture du jeûne au palais Sékhoutoureyah le 25 mai 2018. Il a dit que le gouvernement n’a pas de préférence pour une religion ou un groupe au sein même de l’Islam. L’essentiel dira t-il n’est pas de savoir qui croise les bras en priant ou qui ne le fait pas. Seule, l’harmonie compte. 

Ceci est bien vrai et traduit clairement l’orientation qui peut être donnée à la laïcité. 

Le titre de cet écrit parle de mensonge et d’amalgame. Pour le cerner, un détour dans l’enseignement pré-universitaire s’impose. Dans certaines écoles publiques, les responsables interdisent aux filles de porter le voile et lors des examens nationaux, il arrive que des chefs de centres vident des candidates à cause de leurs foulards. Dès que vous engagez une discussion, la réplique est simple « la Guinée est un pays laïc ! ». Mais personne n’est en mesure de dire avec exactitude quelle est la loi qui interdit le voile et autorise le port des minijupes par les élèves. Certains brandissent les règlements intérieurs des établissements. 

En France, pays plus laïc que le nôtre, pour interdire le voile et les autres signes religieux ostentatoires dans les établissements scolaires, il a fallu la rédaction d’une nouvelle loi.

Le mensonge entretenu par plusieurs de nos cadres selon lequel un Etat laïc ne devrait pas disposer de radios ou médias religieux, ce mensonge là ne tient pas. Il s’agit d’une intox à tel point que quand vous parlez à d’autres personnes très limitées en culture générale, elles soutiennent de telles idées. 

On peut dire que la HAC en fermant ces radios, agi conformément à la loi même si elle a laissé les promoteurs violer cette loi discriminatoire. Depuis six ans, elle a été violée d’ailleurs et personne n’a parlé. Tout le monde a fini par s’habituer.

Le 12 avril dernier, lors d’une rencontre entre les commissaires de la HAC et les patrons de radios et télévisions à l’occasion de la présentation d’un rapport accablant sur les médias audiovisuels, j’ai interpellé l’auditoire sur la nécessité de réviser la loi sur la liberté de la presse surtout l’article qui concerne les médias confessionnels, politiques et ethniques. 

Avant de revenir à la situation dans les pays voisins, j’ai dit à madame Martine Condé et ses commissaires qu’il y a aujourd’hui une frange importante de la population guinéenne qui tient à l’existence des radios religieuses. Bonheur FM, La Voix de la paix, Nourdine Islam…ont un auditoire non négligeable. J’ai rappelé à la présidente de la HAC que le contexte actuel du monde dominé par la montée du terrorisme amène notre pays à mettre un accent particulier sur la sensibilisation et l’éducation de nos populations sur la paix. Des vertus prônées par les différentes religions monothéistes.  

Je lui ai dit que les personnes qui posent des bombes dans des mosquées et marchés, qui tuent des innocents au nom de l’Islam sont de simples ignorants. Pour lutter contre cet obscurantisme religieux, il faut autoriser des radios religieuses qui vont renforcer les valeurs de pardon, d’unité nationale. J’ai même proposé que la HAC travaille avec le secrétariat général des affaires religieuses pour identifier les personnes autorisées à faire des prêches sur nos ondes. Cela éviterait de donner la parole à des fanatiques qui vont inciter telle communauté religieuse à se lever contre telle autre. 

Les responsables de l’instance de régulation des médias guinéens, les patrons de presse, des cadres du ministère de la communication et de l’agence de régulation des postes et télécommunication, étaient pour la plupart pressés de me voir rendre le micro. Des cris fusaient de partout comme pour dire, « Assez ! Tu nous tympanises ! » Cette saga a été couronnée par l’un des commissaires qui m’a stoppé avec la phrase suivante « contactez l’assemblée nationale pour revoir la loi. En attendant, nous on applique celle en vigueur. » 

Dans un environnement hostile où le débat est un crime, il ne me restait plus qu’à me taire.

Je persiste et signe, on ne peut pas continuer à priver une grande partie du peuple à écouter ou à faire ce qu’elle veut au nom d’une laïcité dont le sens a été détourné. Ici, je n’en veux pas totalement à la HAC, mais à ceux qui élaborent, qui votent nos lois. Toutes fois, la HAC a sa part de responsabilité tout comme l’URTELGUI qui doivent se retrouver pour travailler sur la révision de la loi L/2010/02/CNT du 22 juin 2010. Doyen Aboubacar Camara ancien chroniqueur scientifique à la radio nationale et fondateur de la radio La Voix de l’Afrique a eu à déclarer que la Guinée actuelle a un problème moral que seule l’éducation religieuse peut soigner. 

Je ne dis pas que tout est parfait dans les radios incriminées. Je vous renvois à la grève du personnel de radio Bonheur pour mieux comprendre. 

J’ai appris que La Voix de la paix qui est une radio chrétienne emploie une seule femme, alors que Bonheur FM que je connais n’en a aucune. Je suis d’avis avec notre HAC, les femmes doivent avoir une place de choix dans ces stations très écoutées. Dans les conditions normales, il ne fallait même pas attendre que leur recrutement fasse l’objet d’une imposition d’une quelconque autorité. Pour le cas de radio Bonheur toujours, il me semble que Martine Condé n’a pas de bonnes informations lorsqu’elle dit lors de la rencontre à laquelle j’ai pris part, que les femmes ne sont pas admises dans nos locaux ou qu’elles ne sont pas reçues dans nos émissions. Je tenais ici à rétablir  la vérité car il importe de noter qu’il y a deux groupes  de travail : les prêcheurs et nous qui faisons des émissions liées à l’environnement, la santé, le sport, les jeux radiophoniques, la migration, l’éducation, les petits métiers…

Concernant la grille des programmes, la différence entre Bonheur FM et les autres radios, c’est que quand vous écoutez la 101.4, l’Islam domine. Et à la place de la musique, c’est des cantiques (chants religieux) qui passent. Quand je prends la journée du mardi, de 7h à 18h, il y a cinq grandes émissions qui n’ont rien à avoir avec la religion.  

J’ai parlé de cantiques, peut être à ce niveau, il faudra dans le futur ordonner que les cantiques de chez nous soient privilégiés à ceux de l’orient ou de l’occident. 

La HAC utilise une autre disposition pour obliger toute radio ou télévision à diffuser bon gré malgré, la musique. Là aussi voyons ce que dit la loi L/2010/02/CNT du 22 juin 2010 : « Toute station de radiodiffusion ou de télévision privée ou communautaire doit consacrer 20% du temps d’antenne à la promotion du patrimoine culturel national. » 

Je ne suis ni juriste, ni homme de culture dans le vrai sens du terme. Mais je voudrai savoir si « la promotion du patrimoine culturel national » veut dire « musique à 100%. » Pour moi, là également, il y a mensonge délibéré ou amalgame. Donner la parole à nos conteurs, à nos écrivains, tisserands et autres ne contribue t-il pas à promouvoir notre patrimoine culturel ? 

D’ailleurs quand on parle de loi et surtout de promotion de notre culture, je me demande ce que font la HAC et le BGDA (bureau guinéen des droits d’auteurs). 

Des musiques de toutes sortes sont faites allant jusqu’à porter atteinte à la pudeur et pourtant elles sont diffusées à longueur de journée par nos médias au vu et au su des autorités compétentes. Pire, la Guinée est victime de nos jours d’une agression culturelle à outrance avec la présence non contrôlée des chaînes de télévisions étrangères avec des séries destructrices. En dehors de la religion, il y a en Guinée, des chaînes et sites internet spécialisés dans plusieurs domaines et quand des télévisions diffusent en boucle uniquement de la musique, personne ne trouve à redire. 

Radios religieuses : l’exemple en Afrique de l’ouest

Comme nos cadres musulmans en grand nombre veulent nous faire croire que laïcité ne rime pas avec religion, je voudrai donner ici des exemples de radios confessionnelles qui fonctionnent depuis des années dans certains pays sans aucun problème.

Le cas le plus frappant est le Mali. Ce pays fait face depuis quelques années au terrorisme islamique. Pourtant dans la capitale, existe la Radio islamique de Bamako, qui est reçue sur internet: http://radioislamiquebamako.comet en en modulation de fréquence. 

En Sierra-Leone, Voice of Islam (La voix de l’Islam) est la principale radio de la communauté musulmane de ce pays qui a longtemps vécu dans la guerre civile. En Guinée-Bissau, les musulmans se reconnaissent à la radio « Sensibilisation islamique » qui diffuse en FM sur la  96.00. De l’avis d’un ancien ressortissant guinéen à Bissau, cette radio ne se consacre qu’à Dieu et ne donne pas l’occasion à ses auditeurs d’écouter d’autres programmes comme le sport…

En Côte-d’Ivoire, les radios confessionnelles ne manquent pas. L’une d’elles porte le nom de RNC (Radio Nationale Catholique). Basée à Abidjan, elle a été créée en 2001et se consacre 24 heures sur 24 à l’évangélisation. Toujours au pays d’Alassane Ouatara, émet la radio islamique Al-Bayane fondée le 11 novembre 2001 par l’imam Cissé Djiguiba de la mosquée Salam du Plateau. Al-Bayane c’est 70 émissions en 25 langues avec un effectif de 63 personnes. Son PDG veut se doter bientôt d’une télévision, d’une société de presse et même d’une maison d’édition. Le succès de cette radio Al-Bayane n’est plus à démontrer. En février 2017, Médiamétrie, une agence française de mesure d’audience a placé Al-Bayane, radio la plus écoutée de Côte-d’Ivoire.  

Contrairement à ce que Monsieur Souleymane Kéïta, conseiller juridique du ministère guinéen de la communication a voulu faire avaler aux personnes réunies à la HAC le 12 avril, les radios confessionnelles ivoiriennes n’ont pas attisé la violence lors de la guerre politico-ethnique. Le fondateur d’Al-Bayane le confirme « lors des crises successives, le rôle de la radio a été déterminant…nous avons donnés la parole à des imams, des pasteurs, et prêtres, qui, ensemble ont lancé des appels à la paix. » 

Si monsieur Kéïta remet en cause ce que je dis, il peut se renseigner auprès des autorités ivoiriennes. 

Ce qu’il faut faire

Dans le cas guinéen, il est urgent que les organisations concernées se retrouvent pour trouver une solution à ce problème. Et cette solution passe clairement par la révision de la loi pour permettre le fonctionnement normal des radios à caractère religieux. 

Ce qu’il faut éviter

Certaines personnes considèrent les radios confessionnelles comme une menace. Pourtant, à ce jour, aucun chrétien n’a porté plainte contre Bonheur FM pour atteinte à sa religion, tout comme aucun musulman n’a poursuivi La Voix de la paix pour la même cause. Il faut autoriser ce type de médias, mais éviter toutes formes d’attaques. 

Le rôle des leaders religieux

On ne peut pas vouloir d’une chose et son contraire. En temps de crise (grève, tension politique), malgré le caractère LAIC de notre Etat, tout le monde sollicite l’intervention du premier Imam de la grande mosquée Fayçal de Conakry et  l’Archevêque. Mais en temps de paix, beaucoup sont ceux qui ne veulent pas entendre parler de Dieu au quotidien. 

Il faut donc que les chefs religieux se donnent de la valeur. De quelque bord qu’ils soient, ils doivent se donner la main pour rencontrer le président de la république et les membres des autres institutions républicaines pour permettre aux religions de prospérer. Ceci dit, il faut demande l’autorisation des radios et télévisions religieuses tout en faisant la promotion de l’acception de l’autre dans la différence.  

Je termine en disant que le terreau du terrorisme réside dans l’exclusion et le repli sur soi à cause parfois de certaines lois discriminatoires élaborées par des petits groupes de personnes. Les discriminés se considèrent souvent comme des oubliés de la République.  

Mamadou Samba Sow, journaliste. Téléphone : 664.68.73.94/622.02.05.65 sowbantignel@gmail.com

Créé le Lundi 28 mai 2018 à 17:28

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