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Amadou Sara Bah, rescapé du désert : « celui qui m’a séquestré en Algérie logeait à Bambéto… »

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Interview
Amadou Sara Bah
Amadou Sara Bah

CONAKRY-Amadou Sara Bah âgé de 22 ans est un jeune guinéen, candidat malheureux à l’immigration clandestine. Il vient de rentrer au pays il y a quelques semaines. Il a passé un an et demi sur le territoire Algérien. Entre camps de séquestration et quotidien difficile, Amadou Sara Bah livre un témoignage glaçant sur la façon dont des guinéens séquestrent leurs compatriotes dans ces pays et exigent des rançons aux parents de leur « proie » restés en Guinée. Interview exclusive !!!

 

AFRICAGUINEE.COM : Monsieur Bah, dites-nous comment êtes-vous arrivés en Algérie et où les migrants rencontrent assez de problèmes ?

AMADOU SARA BAH : J’ai 22 ans, je vivais à Conakry ici. Je faisais la mécanique. Un jour, je m’apprêtais à rentrer à Conakry, ma grand-mère exprimé son souhait de me voir auprès de mes frères en Côte D’Ivoire. Je suis allé en Côte d’ivoire. Après trois mois de séjour, j’ai eu vent du voyage clandestin en Algérie. J’ai trouvé les ressources avec un ami, on s’est engagé sur la route, nous avons traversé la Côte d’ivoire, le Mali pour atteindre l’Algérie avec énormément de difficultés. Il y a énormément de tracasseries avec les bandes de passeurs ou encore de simples gens installés en cours de route. Je ne sais pas exactement combien nous avons dépensé entre 5000, 10.000, 15000 et 40.000 FCFA pour franchir les check-points à partir de Gao.

A Gao, on te dit Algérie direct, Italie directe mais en réalité tout est faux. On te retire de l’argent avec l’argument de te conduire en Italie, mais après tu te retrouves nulle part sauf dans des foyers de détention où ce sont des guinéens qui séquestrent des guinéens. Chaque groupe de trafiquants séquestre les gens venus de leur pays dès que vous arrivez sur le territoire algérien. C’était mon cas à Tamanrasset. Ils exigent de l’argent auprès de tes parents en Guinée, un montant équivalent à 6 millions de francs guinéens sous peine de tortures, d’ailleurs beaucoup sont morts là-bas. Moi j’ai passé un mois dans le foyer sans sortir, il a fallu que mes parents déboursent 150.000 FCFA pour racheter ma liberté. Après un touareg nous a embarqué dans un taxi pour Alger mais c’était un arnaqueur aussi. Il nous a amené jusqu’à un certain niveau nous montrant un pylône lumineux la nuit pour dire c’est là-bas Alger mais en réalité on n’était pas loin de Tamanrasset. C’est comme ça que je me suis retrouvé à Alger.

Vous dites que des guinéens vous ont séquestré. Avez-vous des preuves qu’il s’agit bel et bien des guinéens ?

Absolument ! Partout où vous verrez un guinéen, ce n’est pas difficile de le distinguer. Il y a un homme que j’ai connu de vue à Conakry qui se fait appeler Kaké, il fait partie des gens qui nous ont séquestrés sur le trajet. A Conakry il résidait à Bambeto, je le voyais souvent à la plage Bénares ici à Conakry, mais nous n’avions aucune relation. Je l’ai rappelé tout ça, mais il est resté sourd. Finalement j’ai compris que son vrai nom ce n’est pas Kaké, il dit juste Kaké pour brouiller la piste sur sa personne. Partout c’est les mêmes qui s’attaquent aux migrants, partout les gens sont dépouillés même dans les chantiers. Quand vous parlez, ils se font passer pour d’autres nationalités, alors que c’est clair sur eux, quand tu vois un malinké partout tu le sauras, le peul, le soussou, le forestier, en Guinée tout le monde se connait. Ce qui fait plus mal dans cette situation, c’est quand tes compatriotes guinéens te font subir des choses comme ça à l’étranger. On te dépouille, on demande des rançons à ta famille en Guinée et ils envoient le même argent à leur famille en Guinée pour les soutenir. 3 millions, 4 millions, 6 millions sont régulièrement extorqués à des familles en Guinée pour la liberté de leurs enfants séquestrés dans le Maghreb.

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Ils sont nombreux partout, mais je vous parle des plus célèbres. Un autre exemple : Il y a un guinéen qui tient un foyer en Algérie.  Il se fait appeler vieux guinéen, lui son frère s’est fait arrêter en Guinée, il fut un moment. Ce nommé vieux guinéen, il a séquestré un guinéen là-bas et lui a fait subir toutes sortes de tortures du monde. Il l’a même fait passer sur le courant à cause des rançons. Il avait exigé 8 millions de francs guinéens, la famille du petit séquestré en Algérie a dit qu’ils n’ont pas orange money. Mais le ravisseur a envoyé un de ses parents en famille afin de prendre le montant à Koloma. Des agents de sécurité ont été alertés, ils sont venus en civil, le Monsieur dépêché par vieux guinéen a reçu le montant les gens l’ont suivi jusque chez lui pour connaitre l’endroit. Quand l’enfant a été libéré en Algérie, les agents sont revenus dans la famille arrêté le jeune, ils ont dit à la famille que c’est leur fils qui séquestré les enfants d’autrui en Algérie contre de paiement de rançon. Nous n’avons pas eu de suite dans cette affaire. Je ne sais pas ce qui s’est passé par après. Des Touaregs étaient partis par après saccager le foyer de vieux guinéen et compagnie.

Comment avez-vous survécu dans ces conditions ?

J’ai vécu comme manœuvre et autres pour gagner le quotidien durant tout mon séjour en Algérie pendant 1 an et demi. J’avais dit à ma mère que je voulais traverser pour rejoindre l’Italie, mais elle a pleuré au téléphone en me déconseillant. C’est comme ça que j’ai abandonné le projet de voyage clandestin sur l’Italie. Je suis allé à Oran ensuite à Rabat au Maroc mais là, il n’y a pas de travail du tout pour un migrant et je n’avais plus d’argent. Je suis reparti en Algérie travailler dans les chantiers.

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A Alger, même des hommes en civil m’ont arrêté alors que je suis sorti faire des achats ; Mais là heureusement, quelqu’un m’a aidé à fuir par la porte extérieure. J’ai marché toute une nuit pour retrouver le chantier dans lequel je travaillais. C’est en ce moment que ma mère m’a dit de tout faire pour rentrer en Guinée. Il a fallu 8 mois pour trouver les moyens pour mon retour. Je suis allé à l’aéroport, mais on m’a dit que je ne pouvais pas voyager sans des documents. J’ai retrouvé par la suite un contact à l’ambassade de Guinée par le biais des maliens. On m’a trouvé un papier qui a facilité la procédure, j’ai acheté le billet par la suite, un homme m’a donné le contact d’Africaguinee.com et qu’une fois en Guinée de vous contacter. Le vol que j’ai pris est allé à Abidjan, ensuite Bamako, le billet c’était jusqu’à Bamako. C’est là que j’ai pris le taxi pour rentrer à Conakry, il y a juste une semaine ce dimanche 25 mars 2018.

N’avez-vous pas été abandonné dans le désert ?

Je ne sais pas comment dire cela. Mais beaucoup de gens pris dans les grandes villes comme Alger par les autorités ont subit le calvaire du désert : chaleur, manque d’eau et de vivres. Ce n’est pas un rapatriement, sinon on pourrait déposer chacun à l’ambassade de son pays, mais on prend les gens dans les camions ou les bus pour les abandonner en plein désert, on te donne un sachet plastique contenant seulement une bouteille d’eau, un pain. Et c’est comme ça que vous êtes abandonnés dans les environs de Tamanrasset et Borge. Si on parle de rapatriement, normalement, on te met dans un vol en direction de ton pays. Ces gens qui le font aussi dépouillent les migrants de tout ce qu’ils ont en poche, argent, téléphone, tout. Beaucoup sont morts dans le désert, parmi eux j’ai un compagnon, du nom de Alpha Abdoulaye Diallo. D’autres se retrouvent avec des pieds enflés, j’ai des vidéos sur certains cas. J’ai été sauvé avec certains mais ceux qui y restent envoient souvent des vidéos à leurs amis leur demandant de partager sur les réseaux sociaux surtout quand ils désespèrent de s’en sortir vivant. Même des méchantes personnes ont coupé les orteils de certains migrants entre le Maroc et l’Algérie récemment. Je n’ai même plus envie de penser à ce que j’ai vécu en Algérie, je suis rentré mais ce n’est pas facile en famille.

Avez-vous un dernier message ?

Ce sont les guinéens qui font souffrir des guinéens en Algérie. Moi je pense que ces gens ne vont plus jamais revenir un jour en Guinée, tellement qu’ils n’ont pas d’état d’âme. Eux-mêmes savent que quand ils viennent, ils seront condamnés. De mon côté, je porterais plainte contre ceux qui m’ont séquestré. Depuis mon retour, j’ai rencontré assez de compagnons d’infortune ici, qui ont les mêmes dents contre ces gens, peut-être un jour certains auront le courage de revenir. Je ne peux pas tout dire sinon on passera la nuit ici. Je m’incline aussi devant la mémoire de tous ceux qui ont perdu la vie en cours de route pour atteindre les côtes européennes

Merci et bon courage !

Merci aussi c’est à travers un ami guinéen que j’ai eu votre contact depuis l’Algérie !

 

Interview réalisée par Alpha Ousmane Bah

Pour Africaguinée.com

Tél. : (00224) 664 93 45 45

Créé le Jeudi 29 mars 2018 à 12:50

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