Violences en Guinée : Qui tire sur les manifestants? (Témoignage exclusif d’un gendarme)

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Interview

Depuis 2010, plus de 80 personnes ont été tuées par balles à Conakry. Qui tire sur ces manifestants? Pour la première fois, un gendarme accepte de témoigner! Avec courage, ce gendarme a clairement indentifé les auteurs de ces crimes restés pour la plupart impunis.Ce témoignage lève un coin du voile sur la represssion des manifestations organisées à Conakry. Exclusif!

 

AFRICAGUINEE.COM : Bonjour monsieur, je rappelle que vous êtes un gendarme qui a accepté de témoigner sur le maintien d’ordre en Guinée. Êtes-vous d’accord avec le Procureur de Mafanco qui a déclaré que les forces de l’ordre ne font pas usage d’armes à feu lors des opérations de maintien d’ordre ?

Gendarme : Je ne suis pas d’accord avec les propos du Procureur de Mafanco qui a dit que les agents du maintien d’ordre n’utilisent pas les armes à feu lors des manifestations.

Pourquoi n’êtes-vous pas d’accord avec lui ?

Parce que c’est archi-faux. En matière de maintien d’ordre, les policiers ou les gendarmes, chacun utilise des armes à feu s’ils trouvent que ça ne va pas. On ne peut tirer sur la population civile avec des armes à feu et que l’on dise ce ne sont pas les agents de maintien d’ordre qui ont tiré.

Comment se passe généralement une opération de maintien d’ordre ?

Souvent le maintien d’ordre se passe de façon arbitraire. Supposons qu’on dise que demain, il y a une manifestation, le dispositif se prépare à 4heures du matin. C’est là-bas qu’on reçoit tous les ordres initiaux pour la planification des différents escadrons, mobiliser les différentes CMIS (compagnies mobiles d’intervention et de sécurité) sur le terrain. En fonction de ça, les forces prennent les armes conventionnelles et certaines armes à feu qu’ils mettent à l’intérieur de leurs pick-up. On met souvent les armes à l’arrière entre les sièges (…). S’ils voient que la population est très agitée contre eux et qu’ils n’arrivent pas à maitriser la foule, en ce moment, ils utilisent les armes à feu pour pouvoir dissuader les manifestants. C’est dans ça qu’on tire sur les civils.

Les subalternes prennent-ils ces armes au vu et au su de leurs supérieurs ?

Ce sont les chefs hiérarchiques mêmes qui prennent les armes pour leur remettre. Aucun subordonné n’ose prendre des armes sans le consentement de son chef. Aucun !

Est-ce que les agents reçoivent l’ordre de tirer ?

Oui les agents reçoivent des ordres de tirer sur la population.

Dans quelles circonstances ?

S’ils trouvent que la population est agitée contre eux, ils n’ont pas d’autres solutions pour pouvoir les maitriser, en ce moment on tire sur les civils.

A bout portant ?

Affirmatif !

Le lundi 20 février dernier, huit personnes ont été tuées par balles lors des manifestations à Conakry contre la fermeture des écoles. Qu’en savez-vous ?

Il y a effectivement eu huit morts. Mais ce qu’il faut noter, ce sont les forces de l’ordre elles-mêmes qui ont tiré sur les civils.

Disposeriez-vous des preuves ?

Les preuves en font foi. Parce que les balles qui ont touché les victimes, ce sont des balles de PMAK.

Voulez-vous dire que les armes automatiques sont l’émanation des forces de l’ordre ?

Tout à fait.

Le colonel Ansoumane Camara, Bafoé, chef des unités d’intervention de la police dit que souvent dans leurs opérations de maintien d’ordre, ils rencontrent des gens qui sont armés de calibres 12. Qu’en dites-vous ?

C’est archi-faux ! Ils ont des armes avec eux. Est-ce que ce sont des diables qui viennent tirer sur la population en matière de maintien d’ordre ? Ce sont les agents de maintien d’ordre eux-mêmes qui tirent. Ce ne sont pas les civils qui se tuent entre eux. Ce sont les forces de l’ordre qui tirent sur les populations civiles. Moi je déplore ça.

Êtes-vous souvent sur le terrain lors des manifestations ?

Oui des fois je suis sur le terrain, mais je n’approuve pas la façon dont les forces de l’ordre réagissent sur la population civile. Ils n’ont qu’à savoir qu’ils étaient comme ces civils parce que personne n’est né militaire. Tu viens nu, tu grandis, tu intègres la gendarmerie, la police ou l’armée. A ta retraite, tu partiras civil. Je dis aux forces de l’ordre de cesser de tels comportements. Si nos chefs demandent de tirer sur les civils, nous devons avoir le courage de refuser. Parce que la population civile, ce sont nos enfants, nos frères, nos sœurs, nos oncles, nos papas, nos mamans etc.

Les répressions sanglantes de manifestation n’ont pas commencé cette année. Dites-nous les agents ont-ils peur d’être réprimés s’ils témoignent des exactions commises ?

Tout à fait ! Parce que dès que tu témoignes, on te met à la disposition du tribunal militaire pour des poursuites. Regardez le cas des quatre militaires qui ont manifesté au camp Alpha Yaya Diallo, chose qui a amené les 20% d’augmentation sur la solde, il y a de lourdes peines qui sont requises contre eux. Alors qu’ils ont réclamé leur droit. Et c’était une cause commune pour toute l’armée. Moi qui vous parle, depuis qu’ils ont tiré au camp Alpha Yaya Diallo, ils ont augmenté 20% sur ma solde. Je suis content pour ça, mais je ne suis pas content de leur arrestation.

Qu’est-ce qui vous pousse à faire ce témoignage aujourd’hui ?

Ce qui me pousse à dénoncer ça, je ne peux plus garder, trop c’est trop ! Regardez, depuis 2010 (l’arrivée d’Alpha Condé au pouvoir), il y a eu combien de morts. Plus de 80. Est-ce que ces morts-là, c’est le diable qui les a tué ? Est-ce que c’est d’autres personnes qui les ont tués ? Ce sont les forces de l’ordre qui tirent (…).

 

Interview réalisée par Diallo Boubacar &

Bah Boubacar Loudah pour Africaguinee.com

Tél. : (00224) 655 311 112

Créé le Jeudi 09 mars 2017 à 10:27

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