Sekou Mohamed Sylla : « Il y a une progression exponentielle de la corruption en Guinée… »

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Interview
Sekou Mohamed Sylla, Directeur exécutif adjoint de l'agence nationale de lutte contre la corruption
Sekou Mohamed Sylla, Directeur exécutif adjoint de l'agence nationale de lutte contre la corruption

CONAKRY- C’est une alerte rouge que vient de lancer l’Agence Nationale de Lutte contre la Corruption (ANLC). Sekou Mohamed Sylla, le Directeur exécutif de cette agence révèle que la Guinée a franchi la ligne rouge en matière de corruption. Au Gouvernement guinéen et au Président Alpha Condé, M. Sylla adresse un message particulier. Exclusif !

 

AFRICAGUINEE.COM : Monsieur Sylla bonjour ! Quel tableau peut-on dresser sur la situation de la corruption en Guinée ?

SEKOU MOHAMED SYLLA : Nous enregistrons une progression exponentielle de la corruption en Guinée. C’est une progression systématique. Et apparemment aucun secteur n’est épargné. C’est un appel pressant que nous lançons au Pouvoir Public pour que des mesures idoines soient prises pour faire face à cet élan de la corruption. En commençant par l’adoption et la promulgation de la loi anticorruption, le renforcement du cadre institutionnel de lutte contre la corruption et ses capacités opérationnelles, la validation de la stratégie nationale de promotion de la bonne gouvernance et de lutte contre la corruption.

Ces trois actions prioritaires, en plus des avancées remarquables que le pays a eues à enregistrer dans le cadre des différentes réformes, permettront à la Guinée d’espérer réussir son processus de développement. Nous avons déjà le nouveau code pénal et le code de procédure pénale qui enrichissent la chaîne pénale. Il faut essayer de renforcer cette volonté en allant vers ces actions prioritaires que j’ai citées. Le Gouvernement doit s’y investir dans la lutte contre la corruption sinon, on a toutes les chances de ne pas réussir le programme de développement.

Quels sont les secteurs les plus touchés ?

 Du point de vu secteur indexé par rapport au précédent rapport qui date de 2012, ça n’a pas changé. Il y a les corps de la gendarmerie et de la Police, le secteur éducatif, la santé (…) qui sont les plus indexés. C’est un système qui emballe tout. Parce que par endroit, il n’y a pas de sanctions. Quelque soit le degré de sensibilisation qui est fait, s’il n’y a de mesures de sanctions positives et négatives (lever l’obstacle de l’impunité), c’est difficile. Mêmes ceux qui ne veulent pas faire de la corruption vont tenter parce que par endroit ils ne sont pas inquiétés. Parfois le comportement de ceux qui pratiquent la corruption oblige les autres à faire la même chose. C’est une société secrète. Au-delà de la sensibilisation, il faut les sanctions.

Avez-vous des chiffres précis sur  le taux d’encrage du phénomène de la corruption en Guinée ?

En matière d’indices de corruption c’est de zéro à cent. Ce que nous avons enregistré ces derniers temps, nous sommes en dessous de zéro. Vous savez, quand la croissance est négative, elle est à zéro. Et quand la négation atteint un certain seuil, on descend au-dessous de zéro. C’est ce que les chiffres ont prouvé. C’est une alerte. Il faut immédiatement engager des actions énergiques pour remettre de l’ordre. Quand vous êtes en dessous du seuil normal, c’est le rouge. C’est le cas de la Guinée à l’heure actuelle. Au plan national l’indice de perception de la corruption est de 7%, la perception de la gouvernance 5.40%. C’est inquiétant. Ça interpelle tout le monde.

Pouvez-vous nous dire combien l’Etat perd par an à travers la corruption ?

A date, nous n’avons pas une idée exacte. Mais la série de scandales financiers que nous enregistrons donne déjà une image. La première enquête nationale de la corruption financée par la Banque Mondiale, a cité des chiffres pharaoniques. Raison de plus qui nous pousse à interpeler la plus haute autorité de la République. Il faut taper le fer quand il est chaud. Honnêtement, je le dis et je le répète, l’aura internationale du Pr Alpha Condé, le caractère panafricaniste de son engagement ne corroborent pas avec les réalités de la gouvernance de lutte contre la corruption en Guinée. Dans les Etats de la sous-région où les minimums sont garantis, les gens profitent de l’aura de leur Président. Le Pr Alpha Condé  a coordonné le combat contre Ebola pour la sous-région. Avez-vous une idée de ce que la Guinée a eu par rapport au Libéria ou à la Sierra Léone. Non. Il (Alpha Condé, ndlr) est actuellement le coordonnateur du projet d’électrification de l’Afrique, mais nous sommes loin de satisfaire les critères. Je dirais même que nous sommes très loin de remplir certains critères que les partenaires demandent. Aujourd’hui le Sénégal et la Côte d’Ivoire sont en train de bénéficier du programme américain à l’électrification. Pourquoi pas la Guinée ?

Pourtant à son arrivée au Pouvoir il y a six ans, le président Alpha Condé avait promis de faire de la lutte contre la corruption son cheval de bataille. Qu’en dites-vous ?

Les conditions ne sont pas totalement réunies. De 2010 à maintenant l’effort n’est pas ce qu’on attend de cette volonté politique. Il faut dire la vérité. La Guinée est le seul Etat de la sous-région, qui jusqu’aujourd’hui, n’a pas une loi anticorruption. Le cadre institutionnel de lutte contre la corruption n’est pas conforme aux standards et normes internationaux. Nous avons des problèmes pour réaliser ce minimum. C’est pourquoi nous lançons un pressant appel pour que nous puissions disposer d’une loi anticorruption. Cela est prioritaire.

Avez-vous une idée de la vitesse de cette progression dans le secteur minier qui est cité dans beaucoup de scandales ?

C’est un cercle vicieux. Le secteur minier n’est pas épargné. Même si des réformes ont été engagées à un moment donné, mais pour le moment elles n’ont pas eu d’impacts (...) Nous observons, nous recoupons les informations. Malgré la volonté qui nous anime d’aller en profondeur dans la collecte des informations, par manque de moyens on ne peut pas aller au-delà (...) L’institution n’a qu’une seule voiture que le défunt directeur (Mohamed Falcon) a laissée. Elle est garée par panne de moteur. Le minimum qu’on nous donne, on ne peut pas banalisé, mais il nous en faut davantage pour réellement mener à terme notre mission. Pour ça nous attendons beaucoup du Gouvernement.

Que dit le dernier rapport (2015) sur la corruption en Guinée ?

Il prouve que la corruption progresse. Nécessité oblige d’y faire face (…) Les chiffres présentés par ce rapport, pour un spécialiste qui va les découvrir, il dira que ce n’est pas possible. C’est le bon moment d’engager des actions de rigueur avant qu’il ne soit trop tard. Même Dieu n’a pas pardonné la corruption. La première sanction de Dieu vers la plus intime de ses créatures Adam, c’est par le fait de la corruption. Satan a corrompu Eve, Adam a failli prendre acte, mais malheureusement c’était déjà parti. Et Dieu les a renvoyés du paradis. Par le fait de la corruption, Dieu a sanctionné la communauté de Noé, par le fait de la corruption, Dieu a sanctionné la communauté de Lot, messager de Dieu, neveu du prophète Abraham. On ne peut pas blaguer avec la corruption. Il ne faut jamais cohabiter avec la corruption. Si l’exercice de la gouvernance cohabite avec la corruption, c’est foutu !

Toute cette série de réformes engagée n’aboutira que si on renforce le poids de tout le corps de contrôle pour jouer le rôle d’épée Damoclès pour une gestion saine de toutes nos ressources. Tant que cela n’est pas fait, ça sera difficile de mener à bon terme le processus de développement de ce pays. Nous encourageons le Gouvernement à ce que la Guinée réalise les trois actions prioritaires : la loi anticorruption, le cadre institutionnel avec les moyens conséquents et la validation de la stratégie nationale de promotion de la bonne gouvernance.

 

Entretien réalisé par Diallo Boubacar 1

Pour Africaguinee.com

Tel. : (00224) 655 311 112

 

Créé le Vendredi 16 décembre 2016 à 9:03

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