Conakry : immersion dans le monde des réfugiés ivoiriens vivant en Guinée…

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Reportage

CONAKRY-Ils ont fui la Côte d’Ivoire au début des années 2000 à cause de la guerre qui a déchiré leur pays ou encore pendant la crise postélectorale 2010/2011. Malgré le retour de la paix et de la stabilité politique, ils n’osent pas rentrer dans leur pays. Ils ont encore le statu de réfugiés en Guinée. Les plaies peinent à se cicatriser. Leur cœur saigne encore de douleurs, mais ils acceptent de raconter leur histoire singulière.

Par crainte de représailles une fois au bercail, ils préfèrent endurer la misère dans leur pays d’accueil, et attendent un hypothétique salut providentiel. Leur seul espoir est d’être relocalisés grâce aux bonnes volontés, soit au Canada, au Brésil, l’Australie ou encore les Etats-Unis pour pouvoir refaire une nouvelle vie, après tant d’années de plomb. Notre reporter a rencontré certains réfugiés ivoiriens urbains résidents à Conakry.

Taou Gloue Alexandre, est âgé de 39 ans. Il vit en Guinée avec le statut de réfugié urbain depuis plus d’une décennie et demie. Ce militant du parti de Laurent Gbagbo, le Front populaire Ivoirien (FPI) rentré en Guinée à l’âge de 25 ans, a encore en mémoire les dures atrocités dont il a vécu au moment de la guerre. Un traumatisme mêlé d’un vouloir de vengeance l’envahi quand il commence à narrer son horrible histoire. Son père, premier responsable du FPI à Danané a été exécuté par les rebelles, nous a-t-il dit, la voix rustique. Lui aussi chargé de la mobilisation des jeunes dans la même région, devait être exécuté comme son père. Par miracle, il a eu la vie sauve par l’entremise d’un commandant militaire qui l’a aidé à fuir nuitamment.

M. Alexandre nous explique que quand il a été arrêté, les rebelles l’ont obligé à indexer des familles voisines à lui qui n’étaient pourtant pas du FPI. « Ces familles ont été exécutées sous mes yeux. Leurs proches sont là-bas », explique-t-il, excluant toute idée de rentrer en Côte d’Ivoire, à cause de la persécution, qui selon lui continue encore.

Pourquoi je ne peux pas rentrer au pays ?

« Je ne peux pas rentrer au pays. L’année passée, mon petit frère qui était réfugié au Libéria s’est entêté pour rentrer en Côte d’Ivoire, mais il a été identifié automatiquement, il a disparu. C’est après un mois que son corps a été retrouvé en décomposition. Voici pourquoi j’ai décidé de rester. Je souffre en Guinée mais au moins j’ai l’espoir de vivre longtemps. Si je rentre j’aurais le même sort que mon frère », raconte le trentenaire, qui, aujourd’hui, est père de trois enfants qui ne vont pas à l’école par manque de moyens.  

Réconciliation

Face à cette inquiétude, les autorités actuelles de la Côte d’Ivoire se veulent pourtant rassurantes. Elles promettent qu’il n’y aura pas de représailles ni de persécutions. L’un des chevaux de bataille du Gouvernement Ouattara est la réconciliation après plus d’une décennie de déchirure politique avec son cortège de morts et blessures. Mais pour M. Taou, la réconciliation dont on parle tant dans les medias, c’est du tape à l’œil. Pour lui, la solution est ailleurs : il faut absolument libérer Laurent Gbagbo avant de parler de réconciliation.

Libérer Laurent Gbagbo

« Deux clans se battent. Un clan soutenu par l’extérieur l’emporte. L’autre, on prend le leader pour le déposer à la Haye. Je suis de l’ethnie Guéré et le jour où les rebelles ont pris le pouvoir, ils ont décidé d’exterminer notre ethnie en Côte d’Ivoire. Ce jour-là, il y a eu plus de 800 exécutions à Douekoué dont certains égorgés. C’est pourquoi, on s’est éparpillé un peu partout. Notre ethnie a empêché les rebelles durant dix ans de pouvoir d’enlever Laurent Gbagbo. On nous a traités des pros Gbagbo, voilà pourquoi ils se sont retournés contre nous. Pour qu’on parle de réconciliation, il faut libérer Laurent Gbagbo, Blé Goudé ainsi que tous prisonniers politiques. Moi je n’ai pas de parents en Côte d’Ivoire, je ne sais pas où se trouvent mes sœurs. La réconciliation dont on parle c’est du tape à l’œil », martèle-t-il, révolté.

Titulaire d’un BTS en Gestion, Tao Glou Alexandre vit au chômage depuis la fin de ses études qu’il a pu menées grâce à une bourse du HCR (haut-commissariat des nations-unis pour les réfugiés). La carte de réfugié urbain n’étant pas reconnue, il dit n’avoir aucun moyen de trouver de documents lui permettant de postuler pour un poste.

« Nous demandons à la Guinée de faire face à notre situation en appuyant auprès du HCR pour qu’on puisse nous envoyer dans un lieu de relocalisation pour réaliser nos rêves. Notre objectif est qu’on soit réinstallé, on vieilli, l’avenir de nos enfants est hypothéqué. Aujourd’hui, le Brésil sollicite aujourd’hui des refugiés francophones », lance-t-il

Comme lui, Sangaré Alhassane, 32 ans, célibataire, refugié en Guinée depuis 2004, la main droite amputée, a les mêmes craintes : les règlements de compte. Pendant l’attaque de Man, se souvient-il, son papa a été tué et lui a reçu une balle à l’avant-bras, occasionnant son amputation.

Règlements de compte

« On dit que la paix est revenue, le pays est stable, mais je ne peux pas retourner. Mon papa était cultivateur. Les rebelles sont venus s’accaparer de nos terres. Pendant l’attaque de Man mon papa a été tué. Je n’ai pas du tout envie de retourner au bercail. Tout ce que nous voulons c’est d’être relocalisé pour mieux vivre. Quand on retourne c’est la mort. Ceux qui nous ont fait quitter sont aujourd’hui au pouvoir, ils sont gendarmes, policiers…ils vont te retrouver et te liquider », craint-il.

Les conditions sont rassemblées pour le retour, aujourd’hui il y a la sécurité, il y a la paix assurait en juin dernier la ministre ivoirienne de la solidarité, sur RFI, insistant que personne ne sera arrêté.

« Je veux tranquilliser tout le monde. D’ailleurs, la bonne nouvelle c’est que même les militaires qui avaient été considérés comme des déserteurs peuvent rentrer au pays. Nul ne souhaite vivre en exil », a juré Mariatou Koné.

Des mots en l’air qui sont très éloignés de la réalité, croit savoir Abdoulaye Koné. Cet originaire de la région de Man âgé de 59 ans arrivé en Guinée fin 2002, ne veut pas rentrer en Côte d’Ivoire par peur de représailles. Polygame et père de 16 enfants dont cinq qui ne vont pas à l’école par manque de moyens, préfère cette vie de précarité que de retourner au bercail. Comme ses compatriotes refugiés, il demande de l’aide aux bonnes volontés pour leur réinstallation dans les pays du Nord.

Moussa Koné père de huit enfants a aussi fui la guerre, comme les autres. Issu d’une famille de marabout, il s’est vu obliger de quitter le pays parce que selon lui, Laurent Gbagbo allait chez son père chercher de la bénédiction.

« Les rebelles sont venus menacer mon père parce qu’un Dioula ne doit pas suivre un Bété dans ses affaires. C’est par craintes de représailles que j’ai quitté mon pays pour me réfugier en Guinée depuis 14 ans »,  nous a-t-il raconté. Cet ex planteur de coton et d’anacarde vit de l’omnipotence des bonnes volontés. Il exclue toute idée de rentrer au pays. Et pour cause : Les donzos reconnus par les autorités actuelles règnent en maître dans sa région à Boundjali, soutient le marabout.

Abdoul Sako, est malade chronique, cardiaque et souffre de l’arthrose. Sa voix est souvent coupée par le hoquet quand il parle. Le quinquagénaire père de huit enfants bénéficie d’aucune assistance sauf médicale du HCR qu’il juge insuffisante. Il raconte que vouloir retourner en Côte d’Ivoire serait une façon de signer son arrêt de mort.

Nourrice, originaire de Daloa, Mahawa Doumbouya, mère de neuf enfants, dit qu’elle trouve à manger occasionnellement avec l’appui de son mari qui se débrouille à faire des petits boulots. A cause de ce qu’elle a vécu, elle dit avoir complètement oublié sa patrie, la Côte d’Ivoire. « Je n’ai plus personne en côte d’Ivoire. Quand il y a eu la guerre on a été attaqué, tout le monde a fui. Je ne sais si mes parents sont vivants ou morts », lâche-t-elle dorlotant son bébé qu’elle porte au dos.  

« Je ne suis pas trop sûr de rentrer à cause de ce que j’ai subi. J’ai perdu des membres de la famille, on a subi assez d’atrocité. Si on pousse les choses, ça ne va jamais finir. Difficile de retourner où on a tué ton papa, brûler votre concession, vous avez été violés. Quand les bourreaux vous voient ils pensent automatiquement que vous allez les dénoncer », témoigne Sangaré Maté Kady presqu’en sanglot.

Cette jeune femme diplômée en gestion d’entreprise, âgée de 28 ans, célibataire et mère d’une fille qui ne va pas à l’école, est sans travail depuis la fin de ses études en 2013. Son seul espoir, trouver de l’aide pour pouvoir refaire sa vie ailleurs avec ses parents dont elle assure les charges.

Alors que 35 réfugiés ivoiriens ont retourné en Côte d’Ivoire en fin juin dernier, près 4000 autres réfugiés sont encore sur le territoire guinéen. Malgré les assurances et l’appel des autorités ivoiriennes, rares sont ceux qui sont prêts à retourner au bercail.

A noter que par crainte de "représailles" aucun des réfugiés n'a accepté d'être photographié.

 

SOUARE Mamadou Hassimiou et Diallo Boubacar 1

Pour Africaguinee.com

Tel. : (00224) 655 31 11 12

 

Créé le Lundi 19 septembre 2016 à 11:26

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