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Présidentielles du 11 octobre: Comment l'Union Européenne va soutenir la Guinée?

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Interview
Gerardus Gielen, Chef de la Délégation de l'Union Européenne en Guinée, Photo Africaguinee.com
Gerardus Gielen, Chef de la Délégation de l'Union Européenne en Guinée, Photo Africaguinee.com

CONAKRY-Eviter des violences lors des élections présidentielles en Guinée, c'est l'ambition de l'Union Européenne qui vient d'interpeller le pouvoir et l'opposition. Dans cet entretien, l'ambassadeur Gérardus Gielen, explique comment l'Union Européenne va appuyer la Guinée pour organiser ce scrutin présidentiel. Exclusif!

AFRICAGUINEE.COM : Monsieur l’ambassadeur bonjour !

GERARDUS GIELEN : Oui bonjour !

La Guinée s’apprête à organiser ses élections présidentielles le 11 octobre prochain. Est-ce que l’Union Européenne va accompagner ce processus électoral ?

Oui c’est bien prévu, d’ailleurs nous le faisons déjà. Ce n’est pas la première fois qu’on intervient en appui aux élections en Guinée. Nous l’avons fait pour les élections précédentes. Les élections législatives (2013) et les présidentielles de 2010. Nous prévoyons pour les élections à  venir, c'est-à-dire les élections présidentielles et locales, l’appui au total environ 15 millions d’euros. Nous passons au comité du FED (Fonds Européens au Développement, Ndlr), notre organe consultatif des Etats membres, en septembre avec une proposition pour 14 millions d’euros. Nous allons mettre ça en œuvre à travers deux partenaires. Le centre Européen D’Appui électoral(ECES) qui est déjà dans le  pays et qui est déjà aussi intervenu en appui au parlement.

Donc, il y a un premier volet de 4 millions d’euros à travers le ECES. Des mesures d’accompagnement avec la société civile, de l’éducation civique, avec les médias. C’est important aussi, un appui aux nouvelles institutions qui ont été mises en place cette année. Par exemple, la Cour Constitutionnelle, la Haute Autorité de la Communication, l’Institution nationale Indépendante des Droits Humains(INDH)etc. Ces institutions ont aussi un rôle à jouer dans le processus électoral. Nous allons aussi les aider pour qu’elles puissent jouer leur rôle dans le processus. Ça c’est un premier volet avec le ECES.

Le second est un volet de 10 millions d’euros à travers le PNUD (Programme des Nations-Unies pour le Développement) qui est en train de mettre en place un fonds panier auquel nous allons contribuer, qui prévoit un appui à la CENI (Commission électorale nationale indépendante, Ndlr) pour le renforcement de ses capacités. Les questions de logistique, les équipements, la sécurisation des élections, les formations des partis politiques. Donc, six volets d’observation nationale sont prévus dans nos financements. Ça  fait 14 millions d’euros. On garde un million d’euros en réserve pour les imprévus.

Ça nous demande quand même d’être un peu acrobate. Je dis ça parce qu’on a reçu la demande pour appuyer le processus électoral assez tardivement, mais nous avons vraiment mis les bouchées doubles, aussi bien avec le PNUD pour essayer d’aider la Guinée à faire en sorte qu’il y ait des élections transparentes, inclusives, crédibles et surtout apaisées. C’est de ça que le pays a réellement besoin.  

L’Union Européenne va-t-elle déployer des observateurs pour superviser ces élections ?

Oui c’est de nouveau prévu. Vous avez pu remarquer qu’on a déjà une mission exploratoire qui est venue en juin et qui a conseillé à la haute représentante de la politique étrangère, vice-présidente de la commission (Federica Mogherini, NDLR) d’envoyer une mission d’observation électorale en Guinée. Donc, elle  a effectivement pris cette décision de dépêcher de nouveau une mission d’observation électorale. Nous attendons une première mission plus technique début septembre pour préparer le processus d’observation électorale pour les prochaines élections présidentielles.   

Au lendemain du scrutin législatif de 2013, la Mission d’observation électorale de l’Union Européenne avait émis un certain nombre de critiques sur le déroulement des élections. Avez-vous l’impression qu’à ce stade ces différentes critiques et recommandations ont été prises en compte par la Commission électorale nationale indépendante ?

Tout d’abord, il n’y a pas que la CENI à qui des recommandations avaient été adressées. Je pense que la CENI en a pris certaines (en compte). Un petit exemple, la cartographie des bureaux de vote a bien été révisée. Je sais que la CENI travaille encore là-dessus pour rapprocher les bureaux de vote des électeurs. C’est un exemple concret qui a été fait. Il y en a d’autres qui demandent à être faits, mais tout ne dépend pas de la CENI. Par exemple, le cadre légal, il y avait aussi des recommandations pour toiletter le code électoral, voir sa cohérence par rapport à la Constitution. Même le règlement intérieur du parlement fait partie du  dispositif légal. Donc il y a eu des recommandations pour améliorer le cadre légal, cela n’a pas pu se faire. Cela ne dépend pas de la CENI, c’est un rôle du parlement qui n’a pas pu être fait. D’autres recommandations, c’est par exemple aux nouvelles institutions. Pour l’essentiel, elles ont maintenant été mises en place. Donc on est quand même dans une situation un peu différente par rapport à 2013. Mais il faut que ces nouvelles institutions aussi fassent leur preuve, c’est clair ! Elles ont leur rôle à jouer, elles doivent le jouer. Donc, certaines recommandations ont été effectivement prises en compte, d'autres  non. Normalement la CENI doit faire une conférence de presse très bientôt sur le processus électoral, profitez aussi pour poser cette question. Je pense que ça serait intéressant.

Le scrutin présidentiel du 11 octobre pourrait se tenir dans un contexte très tendu entre le camp présidentiel et l’opposition. Cette dernière a interpellé la Communauté internationale à maintes reprises afin qu’elle s’implique davantage dans le processus électoral, notamment le dialogue politique. Qu’en dites-vous ?

Nous le faisons. Ce n’est pas qu’on est resté les bras croisés. Tout n’apparaît pas dans la presse. Nous, Union Européenne comme les autres partenaires internationaux qui essayons d’accompagner la Guinée dans ce processus essentiel pour l’avenir du pays, nous intervenons par la diplomatie, par des déclarations, par des appuis, comme l’appui électoral qu’on est en train de mettre en place, en essayant de sensibiliser les parties. D’ailleurs nous ne le faisons pas seuls. Il y a des organisations de la société civile guinéenne qui font un travail semblable. Donc on est plein là dedans.

Vous avez pu remarquer aussi que nous avons participé comme observateurs au dialogue politique inter-guinéen. D’ailleurs, nous avons beaucoup, beaucoup insisté sur l’importance du dialogue politique inter-guinéen pour que les parties se mettent autour de la table pour trouver des solutions. Il faut être aussi conscient d’une chose, on est maintenant dans un pays où il y a un président élu, un parlement élu. Donc, on n’est plus exactement  dans la même situation qu’en 2013 quand le pays était encore en transition. Le rôle de la communauté internationale ne peut pas être exactement le même. Là, nous devons travailler avec nos partenaires nationaux pour les encourager à s’améliorer, à prendre leur responsabilité, améliorer le processus. C’est ça le rôle que nous pouvons jouer. C’est pour cela que je  parle d’une diplomatie qui est plus ou moins discrète. Je ne vais pas vous dire tout ce que nous avons fait comme démarche. Certaines choses apparaissent devant le  public, d’autres pas. Mais nous jouons bien ce rôle. Mais la communauté internationale ne peut pas se substituer aux structures nationales du moment qu’on a des institutions élues, un président élu, un parlement élu. Ce qui est important pour nous aussi, les institutions démocratiques ont progressivement été mises en place. Il est très important qu’on aboutisse à une situation où les structures nationales puissent trouver des solutions aux problèmes du pays.  Nous essayons d’accompagner plutôt que de nous substituer aux institutions nationales.

J’en profite d’ailleurs pour préciser, j’ai dit par exemple que nous étions partie prenante au dialogue politique inter-guinéen comme observateurs. Nous sommes six partenaires à avoir participé à ça (les Nations-Unies, l’Organisation Internationale de la Francophonie, la CEDEAO, l’Union Européenne, la France et les Etats-Unis). Vous avez pu suivre en plénière les discussions entre les parties guinéennes, il y a eu des discussions plus informelles pour essayer de trouver des solutions. Le 03 juillet 2015, il y a eu ce document qui est aussi sur internet, je ne dis rien de secret. Une résolution appelée accord d’étape et qui résumait un peu les points qui ont été discutés jusque-là dans le dialogue politique inter-guinéen, et dans les concertations formelles. Ce document avait été soumis à la plénière du dialogue inter-guinéen, et malgré le fait qu’il y ait des indications qu’il y avait encore des points sur lesquels, il fallait trouver des accords, l’opposition ne s’est pas retrouvée dans ce texte et n’a pas voulu le signer. Face à cette situation, nous aussi, représentants de la communauté internationale, nous n’avons pas signé le document. Nous l’avons paraphé. Il y a une grande différence. Nous avons mis un petit paraphe sur le texte du document mais sans le signer pour dire écoutez: ce texte pour nous, reflète des éléments qui ont été discutés. Mais comme une partie n’était pas d’accord, nous ne le signons pas. Donc, tous ceux qui ont participé au dialogue, le présidium, la mouvance, la communauté internationale et les représentants de la société civile ont paraphé le texte, mais ne l’ont pas signé. Mais c’était pour matérialiser un texte qui, pour nous résumait les discussions tout en étant conscients qu’il n’y avait pas accord sur tous les points. Je fais cette précision parce  que ce n’est pas la même chose si on paraphe ou si on signe.

Quel appel avez-vous à lancer pour éviter une crise postélectorale en Guinée comme c’est le cas souvent dans plusieurs pays africains ?

Je pense que chacun doit prendre ses responsabilités, chaque guinéen, chaque guinéenne. Comme je l’ai dit, nous essayons d’accompagner les guinéens, nous essayons de les encourager à une bonne conduite. Il y a aussi des codes de bonne conduite qui ont été développés par la société civile ici. Je pense que dans cette phase même, avant le scrutin, il est important d’avoir une certaine retenue. Je parle de ça vis-à-vis de tous les guinéens et de toutes les guinéennes, que ce soit les hommes et femmes politiques, les medias, la société civile, les entrepreneurs, tout le monde a un rôle à jouer pour apaiser la situation dans le pays. Chacun peut jouer un rôle. Dans la famille, il y a un grand brassage des cultures, ce sont des éléments importants. Donc, là chacun peut jouer son rôle. Il faut une retenue, il faut que dans la campagne électorale, que les hommes et femmes politiques fassent preuve d’une certaine retenue, et ne jouent pas la carte ethnique. Cela est extrêmement important. Que les représentants des partis politiques jouent leur rôle qui est prévu dans le processus. Déjà actuellement dans la révision des listes électorales, la CENI a publié les listes provisoires, les partis politiques ont des représentants dans les démembrements de la CENI. Il faut que ces gens là aussi jouent leur rôle pour que le processus soit de meilleure qualité possible.

Je dirai aussi que ces mêmes représentants des différentes mouvances politiques, doivent éviter l’excès de zèle. Parce que parfois ce ne sont même pas les dirigeants qui leur demandent de faire des choses. Donc, éviter l’excès de zèle à la base, puisqu’il y a des gens qui pensent bien faire pour leur candidat et qui se lancent dans des actions répréhensibles et qui faussent le processus. Donc, c’est aussi un appel que je lancerais au public guinéen.

Ce qui est important je pense pour les candidats, c’est qu’ils soient clairs sur leur programme de développement. Les discussions sont pour l’instant orientées sur le processus électoral, pas assez sur le programme de développement des candidats. Or, ce sont les débats dont on a besoin ici pour qu’on sache tel candidat, il veut prendre cette direction pour la Guinée. Mais ce débat n’est pas là encore. La campagne électorale formellement n’a pas démarré, mais j’espère que pendant la campagne chaque candidat donnera bien son programme de développement, son projet de société. Aussi, c’est d’autant important que les candidats et surtout celui qui aura gagné, tende la main vers les autres pour qu’après les élections, la Guinée puisse réellement avancer sur ce chemin à suivre et qu’après les élections, on reste dans un processus inclusif, qu’on ne soit pas dans une situation où il y aura un camp qui a gagné, et il oublie les autres. C’est toute la Guinée qui aura gagné, c’est un principe de la démocratie, « oui » la majorité gagne, mais elle doit tenir compte des préoccupations de la minorité qui n’a pas gagné.

Les medias vous en faites partie. Vous avez aussi votre rôle à jouer. Donc, c’est un élément crucial aussi. Comme journaliste, vous avez la possibilité de mettre de l’huile sur le feu ou de calmer les esprits. C’est un aspect très important aussi bien dans la phase préélectorale que dans la phase postélectorale. Il faut que les nouvelles institutions fassent un travail sérieux dans le suivi du processus et dans la proclamation des résultats, dans le contentieux s’il y en a. C’est ce qui va aussi contribuer à éviter des problèmes postélectoraux. Nous,  notre rôle est de sensibiliser les uns et les autres. On essaie d’apporter des appuis pour faire en sorte que le processus soit de la meilleure qualité possible pour avoir un scrutin transparent. Parce que c’est à partir de là qu’il peut être crédible et que les résultats des votes peuvent être acceptés par la population et que le pays reste en paix.

Depuis que je suis là, en septembre, je dis qu’il y a deux grandes priorités pour la Guinée pour qu’elle puisse réussir à construire son avenir. C’est contrôler l’épidémie d’Ebola et réussir ces élections. C’est ce qui donnera la stabilité au pays pour réussir dans son avenir.

Votre mot de la fin…

Je vous remercie d’avoir fait le déplacement. Je pense que c’était une très bonne occasion et merci de me donner la parole à travers votre media. Si je peux me permettre d’insister encore sur le rôle des medias qui doit être positif pour essayer d’aboutir à la meilleure information possible pour le public. Poussez les candidats par des questions que vous allez leur poser, à se prononcer sur ce qu’ils comptent faire pour le pays, une fois qu’ils sont élus. Pour qu’on ait une idée claire d’où ils vont.

Aussi, il faut que rapidement après les présidentielles, on travaille sur les élections locales. Consolider la  démocratie à la base. Ça devrait éviter que de nouveau, on se retrouve dans une situation où on n’a pas fait les choses dans l’ordre comme il le faut. Donc, il faut que les élections locales aient lieu dans la foulée des présidentielles. Notre appui aussi servira à cela.

Le mot de la fin, c’est Ebola. Parce qu’il y a maintenant beaucoup d’attention sur le climat politique. Mais n’oublions pas que le virus est toujours dans le pays. Et là je lance un appel à  tout le monde. Si on doit faire la campagne électorale, elle doit se faire de telle sorte qu’elle ne gêne pas à la riposte Ebola.  On va dans la bonne direction, mais on n’a pas fini. Il nous faut encore des mois pour pouvoir dire si on sera à zéro Ebola. Donc, à tout moment il y a encore un risque de nouvelle flambée. Là aussi c’est un appel à la responsabilité des dirigeants politiques et de toute la société guinéenne. De rester attentifs à cette épidémie, à continuer à prendre les précautions qu’il faut dans la vie quotidienne et dans cette campagne électorale.

Interview réalisée par Diallo Boubacar 1 en

Collaboration avec SOUARE Mamadou Hassimiou

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224à 655 31 11 12

Créé le Lundi 17 août 2015 à 22:52